Cinq Semaines En Ballon by Jules Verne

Cinq Semaines En Ballon

byJules Verne

Kobo ebook | October 28, 2015 | French

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Il y avait une grande affluence d'auditeurs, le 14 janvier 1862, à
la séance de la Société royale géographique de Londres, Waterloo
place, 3. Le président, sir Francis M..., faisait à ses honorables
collègues une importante communication dans un discours fréquemment
interrompu par les applaudissements.

Ce rare morceau d'éloquence se terminait enfin par quelques phrases
ronflantes dans lesquelles le patriotisme se déversait à pleines
périodes:

« L'Angleterre a toujours à la tête des nations (car, on l'a
remarqué, les nations marchent universellement à la tête les unes
des autres), « par l'intrépidité de ses voyageurs dans la voie des
découvertes géographiques. (Assentiments nombreux.) Le docteur
Samuel Fergusson, l'un de ses glorieux enfants, ne faillira pas à
son origine. (De toutes parts: Non! non!) Cette tentative, si elle
réussit (elle réussira!) reliera, en les complétant, les notions
éparses de la cartologie africaine (véhémente approbation), et si
elle échoue (jamais! jamais!), elle restera du moins comme l'un
des plus audacieuses conceptions du génie humain! (Trépignements
frénétiques.) »

--Hourra! hourra! fit l'assemblée électrisée par ces émouvantes
paroles.

--Hourra pour l'intrépide Fergusson!» s'écria l'un des membres les
plus expansifs de l'auditoire.

Des cris enthousiastes retentirent. Le nom de Fergusson éclata dans
toutes les bouches, et nous sommes fondés à croire qu'il gagna
singulièrement à passer par des gosiers anglais. La salle des
séances en fut ébranlée.

Ils étaient là pourtant, nombreux, vieillis, fatigués, ces
intrépides voyageurs que leur tempérament mobile promena dans les
cinq parties du monde! Tous, plus ou moins, physiquement ou
moralement, ils avaient échappé aux naufrages, aux incendies. aux
tomahawks de l'Indien, aux casse-têtes du sauvage, au poteau du
supplice, aux estomacs de la Polynésie! Mais rien ne put comprimer
les battements de leurs c urs pendant le discours de sir Francis
M..., et, de mémoire humaine, ce fut là certainement le plus beau
succès oratoire de la Société royale géographique de Londres Mais,
en Angleterre, l'enthousiasme ne s'en tient pas seulement aux
paroles. Il bat monnaie plus rapidement encore que le balancier de «
the Royal Mint [La Monnaie à Londres.]. » Une indemnité
d'encouragement fut votée, séance tenante, en faveur du docteur
Fergusson, et s'éleva au chiffre de deux mille cinq cents
livres[Soixante-deux mille cinq cents francs.]. L'importance de la
somme se proportionnait à l'importance de l'entreprise.

L'un des membres de la Société interpella le président sur la
question de savoir si le docteur Fergusson ne serait pas
officiellement présenté.

« Le docteur se tient à la disposition de l'assemblée, répondit sir
Francis M ...

--Qu'il entre! s'écria-t-on, qu'il entre! Il est bon de voir par
ses propres yeux un homme d'une audace aussi extraordinaire!

--Peut-être cette incroyable proposition, dit un vieux commodore
apoplectique, n'a-t-elle eu d'autre but que de nous mystifier!

--Et si le docteur Fergusson n'existait pas! cria une voix
malicieuse.

--Il faudrait l'inventer, répondit un membre plaisant de cette grave
Société.

--Faites entrer le docteur Fergusson, » dit simplenlent sir Francis
M ...

Et le docteur entra au milieu d'un tonnerre d'applaudissements, pas
le moins du monde ému d'ailleurs.

C'était un homme d'une quarantaine d'années, de taille et de
constitution ordinaires; son tempérament sanguin se trahissait par
une coloration forcée du visage, il avait une figure froide, aux
traits réguliers, avec un nez fort, le nez en proue de vaisseau de
l'homme prédestiné aux découvertes; ses yeux fort doux, plus
intelligents que hardis, donnaient un grand charme à sa physionomie;
ses bras étaient longs, et ses pieds se posaient à terre avec
l'aplomb du grand marcheur.

La gravité calme respirait dans toute la personne du docteur, et
l'idée ne venait pas à l'esprit qu'il put être l'instrument de la
plus innocente mystification.

Aussi, les hourras et les applaudissements ne cessèrent qu'au moment
où le docteur Fergusson réclama le silence par un geste aimable. Il
se dirigea vers le fauteuil préparé pour sa présentation; puis,
debout, fixe, le regard énergique, il leva vers le ciel l'index de
la main droite; ouvrit la bouche et prononça ce seul mot:

« Excelsior! »

Non! jamais interpellation inattendue de MM. Bright et Cobden,
jamais demande de fonds extraordinaires de lord Palmerston pour
cuirasser les rochers de l'Angleterre, n'obtinrent un pareil succès.
Le discours de sir Francis M... était dépassé, et de haut. Le
docteur se montrait à la fois sublime, grand, sobre et mesuré; il
avait dit le mot de la situation:

« Excelsior! »

Le vieux commodore, complètement rallié à cet homme étrange, réclama
l'insertion « intégrale » du discours Fergusson dans the Proceedings
of the Royal Geographical Society of London [Bulletins de la Société
Royale Géographique de Londres.].

Qu'était donc ce docteur, et à quelle entreprise allait-il se
dévouer?

Le père du jeune Fergusson, un brave capitaine de la marine
anglaise, avait associé son fils, dès son plus jeune âge, aux
dangers et aux aventures de sa profession. Ce digne enfant, qui
paraît n'avoir jamais connu la crainte, annonça promptement un
esprit vif, une intelligence de chercheur, une propension
remarquable vers les travaux scientifiques; il montrait, en outre,
une adresse peu commune à se tirer d'affaire; il ne fut jamais
embarrassé de rien, pas même de se servir de sa première fourchette,
à quoi les enfants réussissent si peu en général.

Bientôt son imagination s'enflamma à la lecture des entreprises
hardies, des explorations maritimes; il suivit avec passion les
découvertes qui signalèrent la première partie du XlXe siècle; il
rêva la gloire des Mungo-Park, des Bruce, des Caillié, des
Levaillant, et même un peu, je crois, celle de Selkirk, le Robinson
Crusoé, qui ne lui paraissait pas inférieure. Que d'heures bien
occupées il passa avec lui dans son île de Juan Fernandez! Il
approuva souvent les idées du matelot abandonné; parfois il discuta
ses plans et ses projets; il eût fait autrement, mieux peut-être,
tout aussi bien, à coup sûr! Mais, chose certaine, il n'eût jamais
fui cette bienheureuse île, où il était heureux comme un roi sans
sujets....; non, quand il se fût agi de devenir premier lord de
l'amirauté!

Je vous laisse à penser si ces tendances se développèrent pendant sa
jeunesse aventureuse jetée aux quatre coins du monde. Son père, en
homme instruit, ne manquait pas d'ailleurs de consolider cette vive
intelligence par des études sérieuses en hydrographie, en physique
et en mécanique, avec une légère teinture de botanique, de médecine
et d'astronomie.

A la mort du digne capitaine, Samuel Fergusson, âgé de vingt-deux
ans, avait déjà fait son tour du monde; il s'enrôla dans le corps
des ingénieurs bengalais, et se distingua en plusieurs affaires;
mais cette existence de soldat ne lui convenait pas; se souciant peu
de commander, il n'aimait pas à obéir. Il donna sa démission, et,
moitié chassant, moitié herborisant, il remonta vers le nord de la
péninsule indienne et la traversa de Calcutta à Surate. Une simple
promenade d'amateur.

De Surate, nous le voyons passer en Australie, et prendre part en
1845 à l'expédition du capitaine Sturt, chargé de découvrir cette
mer Caspienne que l'on suppose exister au centre de la
Nouvelle-Hollande.

Samuel Fergusson revint en Angleterre vers 1830, et, plus que jamais
possédé du démon des découvertes, il accompagna jusqu en 1853 le
capitaine Mac Clure dans l'expédition qui contourna le continent
américain du détroit de Behring au cap Farewel.

En dépit des fatigues de tous genres, et sous tous les climats, la
constitution de Fergusson résistait merveilleusement; il vivait à
son aise au milieu des plus complètes privations; c'était le type du
parfait voyageur, dont l'estomac se resserre ou se dilate à volonté,
dont les jambes s'allongent ou se raccourcissent suivant la couche
improvisée, qui s'endort à toute heure du jour et se réveille à
toute heure de la nuit.

Rien de moins étonnant, dès lors, que de retrouver notre infatigable
voyageur visitant de 1855 à 1857 tout l'ouest du Tibet en compagnie
des frères Schlagintweit, et rapportant de cette exploration de
curieuses observations d'ethnographie.

Pendant ces divers voyages, Samuel Fergusson fut le correspondant le
plus actif et le plus intéressant du Daily Telegraph, ce journal à
un penny, dont le tirage monte jusqu'à cent quarante mille
exemplaires par jour, et suffit à peine à plusieurs millions de
lecteurs. Aussi le connaissait-on bien, ce docteur, quoiqu'il ne fût
membre d'aucune institution savante, ni des Sociétés royales
géographiques de Londres, de Paris, de Berlin, de Vienne ou de
Saint-Pétersbourg, ni du Club des Voyageurs, ni même de Royal
Polytechnic Institution, où trônait son ami le statisticien Kokburn.

Ce savant lui proposa même un jour de résoudre le problème suivant,
dans le but de lui être agréable: Étant donné le nombre de milles
parcourus par le docteur autour du monde, combien sa tête en
a-t-elle fait de plus que ses pieds, par suite de la différence des
rayons? Ou bien, étant connu ce nombre de milles parcourus par les
pieds et par la tête du docteur, calculer sa taille exacte à une
ligne près?

Mais Fergusson se tenait toujours éloigné des corps savants, étant
de l'église militante et non bavardante; il trouvait le temps mieux
employé à chercher qu'à discuter, à découvrir qu'à discourir.

On raconte qu'un Anglais vint un jour à Genève avec l'intention de
visiter le lac; on le fit monter dans l'une de ces vieilles voitures
où l'on s'asseyait de côté comme dans les omnibus: or il advint que,
par hasard, notre Anglais fut placé de manière à présenter le dos au
lac; la voiture accomplit paisiblement son voyage circulaire, sans
qu'il songeât à se retourner une seule fois, et il revint à Londres,
enchanté du lac de Genève.

Le docteur Fergusson s'était retourné, lui, et plus d'une fois
pendant ses voyages, et si bien retourné qu'il avait beaucoup vu. En
cela, d'ailleurs, il obéissait à sa nature, et nous avons de bonnes
raisons de croire qu'il était un peu fataliste, mais d'un fatalisme
très orthodoxe, comptant sur lui, et même sur la Providence; `il se
disait poussé plutôt qu'attiré dans ses voyages, et parcourait le
monde, semblable à une locomotive, qui ne se dirige pas, mais que la
route dirige.

« Je ne poursuis pas mon chemin, disait-il souvent, c'est mon chemin
qui me poursuit. »

On ne s'étonnera donc pas du sang-froid avec lequel il accueillit
les applaudissements de la Société Royale; il était au-dessus de ces
misères, n'ayant pas d'orgueil et encore moins de vanité; il
trouvait toute simple la proposition qu'il avait adressée au
président sir Francis M ... et ne s'aperçut même pas de l effet
immense qu'elle produisit.

Après la séance, le docteur fut conduit au Traveller's club, dans
Pall Mall; un superbe festin s'y trouvait dressé à son intention;
la dimension des pièces servies fut en rapport avec l'importance du
personnage, et l'esturgeon qui figura dans ce splendide repas
n'avait pas trois pouces de moins en longueur que Samuel Fergusson
lui-même.

Des toasts nombreux furent portés avec les vins de France aux
célèbres voyageurs qui s'étaient illustrés sur la terre d'Afrique.
On but à leur santé ou à leur mémoire, et par ordre alphabétique, ce
qui est très anglais: à Abbadie, Adams, Adamson, Anderson, Arnaud,
Baikie, Baldwin, Barth, Batouda, Beke, Beltrame, du Berba, Bimbachi,
Bolognesi, Bolwik, Bolzoni, Bonnemain, Brisson, Browne, Bruce,
Brun-Rollet, Burchell, Burckhardt, Burton, Caillaud, Caillié,
Campbell, Chapman, Clapperton, Clot, Bey, Colomieu, Courval,
Cumming, Cuny, Debono, Decken, Denham, Desavanchers, Dicksen,
Dickson; Dochard, Duchaillu, Duncan, Durand, Duroulé, Duveyrier,
Erhardt, d'Escayrac de Lauture, Ferret, Fresnel, Galinier, Galton,
Geoffroy, Golberry, Hahn, Halm, Harnier, Hecquart, Heuglin,
Hornemann, Houghton, Imbert, Kaufmann, Knoblecher, Krapf, Kummer,
Lafargue, Laing, Lajaille, Lambert, Lamiral, Lamprière, John Lander,
Richard Lander, Lefebvre, Lejean, Levaillant, Livingstone,
Maccarthie, Maggiar, Maizan, Malzac, Moffat, Mollien, Monteiro,
Morrisson, Mungo-Park, Neimans, Overwev, Panet, Partarrieau, Pascal,
Pearse, Peddie, Peney, Petherick, Poncet, Prax, Raffenel, Rath,
Rebmann, Richardson, Riley, Ritchie, Rochet d'Héricourt, Rongâwi,
Roscher, Ruppel, Saugnier, Speke, Steidner, Thibaud, Thompson,
Thornton, Toole, Tousny, Trotter, Tuckey, Tyrwitt, Vaudey,
Veyssière, Vincent, Vinco, Vogel, Wahlberg, Warington, Washington,
Werne, Wild, et enfin au docteur Samuel Fergusson qui, par son
incroyable tentative, devait relier les travaux de ces voyageurs et
compléter la série des découvertes africaines.

Title:Cinq Semaines En BallonFormat:Kobo ebookPublished:October 28, 2015Publisher:Consumer Oriented Ebooks PublisherLanguage:French

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ISBN:9990051194302

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