Laurence Albani by PAUL BOURGET

Laurence Albani

byPAUL BOURGET

Kobo ebook | January 22, 2014 | French

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Pour exorciser et cette tentation et cette inquiétude et cet attendrissement, Laurence, aussitôt rentrée, s’empressa de faire ce qu’elle avait annoncé à son père. Elle rejoignit sa mère en train de cueillir des violettes dans le grand champ, à droite de la maison. La vieille femme y besognait, courbée sur les touffes épaisses des vertes feuilles, entre lesquelles pointaient les sombres corolles odorantes. On voyait ses chevilles, prises dans des bas de grosse laine brunâtre, et ses pieds, chaussés d’épais souliers boueux, passer sous la jupe rendue plus courte par son attitude penchée. Un large chapeau de paille noire cachait son visage. La chair des mains disait seule la vie dans cet énorme paquet d’étoffes, affalé contre la terre. Les doigts allaient et venaient, agiles, dégageant les tiges des fleurs sous les feuilles. Dès qu’une poignée de ces fleurs était cueillie, la paysanne détachait de sa ceinture un brin de raphia et liait son bouquet qu’elle jetait ensuite dans un panier. Elle montrait alors son visage, dont la bouche, serrée par la chute des dents, accentuait le caractère concentré. Françoise Albani était une femme pénible, pour parler son langage. Elle portait sur tout son être l’empreinte d’un demi-siècle de labeur. Dès sa sixième année, elle avait, comme le petit Virgile, marché le long des routes, ployée sous les fagots. Sa jeunesse durant, elle s’était gagné son trousseau à faire des journées. Mariée, elle avait eu sept enfants. Trois seulement survivaient. Le dur travail, ces deuils, les soucis de l’avenir, avaient mis sur son visage un masque presque tragique, où riaient pourtant vaillamment deux yeux noirs restés très jeunes, ceux d’une Méridionale qui a du soleil dans le sang. De loin, elle aperçut sa fille, et sa voix chantante lui cria :

– « Je ne t’espérais pas si tôt, ma drolo4. C’est une chance. Nous aurons fini le carré pour le train. »

Quelques minutes plus tard, Laurence avait, elle aussi, posé sur la masse de ses beaux cheveux bruns, le large chapeau de paille noire. Un long sarrau de toile grise la couvrait tout entière, serré à la taille par le cordonnet d’un tablier à large poche. L’écheveau des brins de raphia pendait à sa ceinture, et, accroupie auprès de sa mère, ses doigts fins allaient et venaient, eux aussi, à travers les plants de violettes, plus agiles encore que ceux de la mère, plus adroits à grouper et à lier les fleurs en bouquets. Ce fut ainsi, entre les deux femmes, une émulation de près d’une heure, jusqu’à ce que, parvenue à l’extrémité du champ, Françoise Albani se redressât et dit à Laurence :

– « Ça y est, nous n’avons plus qu’à ficeler les colis. On les portera à la gare quand Marie-Louise arrivera avec Pied-Blanc. On a gagné son dîner, hein ? »

Tout en bavardant, la courageuse ouvrière était allée s’asseoir sur le banc de pierre devant la porte, tandis que sa fille montait à la cuisine, d’où elle rapportait une bouteille de vin, deux verres, deux assiettes, des fourchettes d’étain, des couteaux, du pain, un reste de viande froide. Et un lunch commença, qui ne ressemblait certes pas à ceux devant lesquels Laurence s’était assise en Angleterre. Ces changements-là, dans sa destinée, la laissaient indifférente. Ce n’était pas des délicatesses sensuelles qu’elle avait la nostalgie. En elle l’animalisme rural demeurait intact. Son raffinement de goût n’empêchait pas qu’elle ne restât, physiquement, une fille du peuple, de tempérament robuste, et dure aux privations. Bien au contraire, elle ressentait une joie intime à partager celles des habitudes de ses parents auxquelles elle pouvait s’associer avec une cordialité sincère. À cette minute, et venant d’être si tourmentée, ce lui était comme une détente de regarder sa vaillante mère manger de bel appétit ce frugal repas, et reprendre des forces en buvant ce vin de leur vigne, un peu âpre, mais où semblait avoir passé la vigueur de la terre rouge qui les entourait. Comme ragaillardie, en effet, par cette collation, l’infatigable tâcheronne se leva, et dans un clignement d’yeux plein de malice, montrant un autre morceau du domaine :

– « Sais-tu ce qui serait bien ? » reprit-elle. « Si nous faisions ce coin de pommes de terre ? … Tu me diras : « Les femmes, ce n’est pas leur ouvrage. » Mais, chacune avec un bêchard, nous en tirerions bien de quoi remplir ces cagettes. »

Elle ramassa et posa sur le banc deux de ces caisses de bois carrées à claire-voie qui servent à l’expédition des légumes :

– « Hé ! Hé ! … En ce moment, ça vaut deux francs le kilo, les tartifles ! »

– « C’est que je dois retourner à Hyères, cette après-midi, maman », répondit la jeune fille, « et il faut que je m’habille. »

– « Mademoiselle n’aime pas les mains calleuses, » repartit l’autre. Et, montrant la paume de ses mains à elle, épaisse et craquelée : – « Tous les Albani sont des ouvriers, ma petite. Toi comme les autres. Allons, au bêchard, et du cœur ! Dix kilos de pommes de terre nouvelles, c’est vingt francs… »

– « J’en ai rapporté cinquante avec ma boîte ce matin, » répliqua Laurence, « et je l’ai faite en trois jours. Ce n’est pas le cœur qui me manque, maman, mais j’ai accepté une invitation. »

– « Une invitation ? » insista l’obstinée. Et, passant au patois, comme il lui arrivait dans ses colères : « As pas besoun d’accepta d’invitation din la semana. Faut travailla.5 »

– « Non, maman, » dit Laurence, en opposant aux prunelles agressives de sa mère un visage ferme. « Aujourd’hui c’est impossible. J’ai promis, je ne dois pas manquer. »

Elle avait dit ces mots d’un accent qui coupait court au débat.

Title:Laurence AlbaniFormat:Kobo ebookPublished:January 22, 2014Publisher:GILBERT TEROLLanguage:French

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ISBN:9990034452245

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