De la terre à la lune (illustré): trajet direct en 97 heures 20 minutes by Jules Verne

De la terre à la lune (illustré): trajet direct en 97 heures 20 minutes

byJules Verne

Kobo ebook | October 28, 2015 | French

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Pendant la guerre fédérale des États-Unis, un nouveau club très
influent s'établit dans la ville de Baltimore, en plein Maryland.  On
sait avec quelle énergie l'instinct militaire se développa chez ce
peuple d'armateurs, de marchands et de mécaniciens.  De simples
négociants enjambèrent leur comptoir pour s'improviser capitaines,
colonels, généraux, sans avoir passé par les écoles d'application de
West-Point [École militaire des États-Unis.]; ils égalèrent bientôt
dans «L'art de la guerre» leurs collègues du vieux continent, et comme
eux ils remportèrent des victoires à force de prodiguer les boulets,
les millions et les hommes.

Mais en quoi les Américains surpassèrent singulièrement les Européens,
ce fut dans la science de la balistique.  Non que leurs armes
atteignissent un plus haut degré de perfection, mais elles offrirent
des dimensions inusitées, et eurent par conséquent des portées
inconnues jusqu'alors.  En fait de tirs rasants, plongeants ou de
plein fouet, de feux d'écharpe, d'enfilade ou de revers, les Anglais,
les Français, les Prussiens, n'ont plus rien à apprendre; mais leurs
canons, leurs obusiers, leurs mortiers ne sont que des pistolets de
poche auprès des formidables engins de l'artillerie américaine.

Ceci ne doit étonner personne.  Les Yankees, ces premiers mécaniciens
du monde, sont ingénieurs, comme les Italiens sont musiciens et les
Allemands métaphysiciens,--de naissance.  Rien de plus naturel, dès
lors, que de les voir apporter dans la science de la balistique leur
audacieuse ingéniosité.  De là ces canons gigantesques, beaucoup moins
utiles que les machines à coudre, mais aussi étonnants et encore plus
admirés.  On connaît en ce genre les merveilles de Parrott, de
Dahlgreen, de Rodman.  Les Armstrong, les Pallisser et les Treuille de
Beaulieu n'eurent plus qu'à s'incliner devant leurs rivaux
d'outre-mer.

Donc, pendant cette terrible lutte des Nordistes et des Sudistes, les
artilleurs tinrent le haut du pavé; les journaux de l'Union
célébraient leurs inventions avec enthousiasme, et il n'était si mince
marchand, si naïf «booby» [Badaud.], qui ne se cassât jour et nuit la
tête à calculer des trajectoires insensées.

Or, quand un Américain a une idée, il cherche un second Américain qui
la partage.  Sont-ils trois, ils élisent un président et deux
secrétaires.  Quatre, ils nomment un archiviste, et le bureau
fonctionne.  Cinq, ils se convoquent en assemblée générale, et le club
est constitué.  Ainsi arriva-t-il à Baltimore.  Le premier qui inventa
un nouveau canon s'associa avec le premier qui le fondit et le premier
qui le fora.  Tel fut le noyau du Gun-Club [Littéralement
«Club-Canon».].  Un mois après sa formation, il comptait dix-huit cent
trente-trois membres effectifs et trente mille cinq cent
soixante-quinze membres correspondants.

Une condition _sine qua non_ était imposée à toute personne qui
voulait entrer dans l'association, la condition d'avoir imaginé ou,
tout au moins, perfectionné un canon; à défaut de canon, une arme à
feu quelconque.  Mais, pour tout dire, les inventeurs de revolvers à
quinze coups, de carabines pivotantes ou de sabres-pistolets ne
jouissaient pas d'une grande considération.  Les artilleurs les
primaient en toute circonstance.

«L'estime qu'ils obtiennent, dit un jour un des plus savants orateurs
du Gun-Club, est proportionnelle «aux masses» de leur canon, et «en
raison directe du carré des distances» atteintes par leurs
projectiles!

Un peu plus, c'était la loi de Newton sur la gravitation universelle
transportée dans l'ordre moral.

Le Gun-Club fondé, on se figure aisément ce que produisit en ce genre
le génie inventif des Américains.  Les engins de guerre prirent des
proportions colossales, et les projectiles allèrent, au-delà des
limites permises, couper en deux les promeneurs inoffensifs.  Toutes
ces inventions laissèrent loin derrière elles les timides instruments
de l'artillerie européenne.  Qu'on en juge par les chiffres suivants.

Jadis, «au bon temps», un boulet de trente-six, à une distance de
trois cents pieds, traversait trente-six chevaux pris de flanc et
soixante-huit hommes.  C'était l'enfance de l'art.  Depuis lors, les
projectiles ont fait du chemin.  Le canon Rodman, qui portait à sept
milles [Le mille vaut 1609 mètres 31 centimètres.  Cela fait donc près
de trois lieues.] un boulet pesant une demi-tonne [Cinq cents
kilogrammes.] aurait facilement renversé cent cinquante chevaux et
trois cents hommes.  Il fut même question au Gun-Club d'en faire une
épreuve solennelle.  Mais, si les chevaux consentirent à tenter
l'expérience, les hommes firent malheureusement défaut.

Quoi qu'il en soit, l'effet de ces canons était très meurtrier, et à
chaque décharge les combattants tombaient comme des épis sous la faux.
Que signifiaient, auprès de tels projectiles, ce fameux boulet qui, à
Coutras, en 1587, mit vingt-cinq hommes hors de combat, et cet autre
qui, à Zorndoff, en 1758, tua quarante fantassins, et, en 1742, ce
canon autrichien de Kesselsdorf, dont chaque coup jetait soixante-dix
ennemis par terre?  Qu'étaient ces feux surprenants d'Iéna ou
d'Austerlitz qui décidaient du sort de la bataille?  On en avait vu
bien d'autres pendant la guerre fédérale!  Au combat de Gettysburg, un
projectile conique lancé par un canon rayé atteignit cent
soixante-treize confédérés; et, au passage du Potomac, un boulet
Rodman envoya deux cent quinze Sudistes dans un monde évidemment
meilleur.  Il faut mentionner également un mortier formidable
inventé par J.-T. Maston, membre distingué et secrétaire perpétuel du
Gun-Club, dont le résultat fut bien autrement meurtrier, puisque, à
son coup d'essai, il tua trois cent trente-sept personnes,--en
éclatant, il est vrai!

Qu'ajouter à ces nombres si éloquents par eux-mêmes?  Rien.  Aussi
admettra-t-on sans conteste le calcul suivant, obtenu par le
statisticien Pitcairn: en divisant le nombre des victimes tombées sous
les boulets par celui des membres du Gun-Club, il trouva que chacun de
ceux-ci avait tué pour son compte une «moyenne» de deux mille trois
cent soixante-quinze hommes et une fraction.

A considérer un pareil chiffre, il est évident que l'unique
préoccupation de cette société savante fut la destruction de
l'humanité dans un but philanthropique, et le perfectionnement des
armes de guerre, considérées comme instruments de civilisation.

C'était une réunion d'Anges Exterminateurs, au demeurant les meilleurs
fils du monde.

Il faut ajouter que ces Yankees, braves à toute épreuve, ne s'en
tinrent pas seulement aux formules et qu'ils payèrent de leur
personne.  On comptait parmi eux des officiers de tout grade,
lieutenants ou généraux, des militaires de tout âge, ceux qui
débutaient dans la carrière des armes et ceux qui vieillissaient sur
leur affût.  Beaucoup restèrent sur le champ de bataille dont les noms
figuraient au livre d'honneur du Gun-Club, et de ceux qui revinrent la
plupart portaient les marques de leur indiscutable intrépidité.
Béquilles, jambes de bois, bras articulés, mains à crochets, mâchoires
en caoutchouc, crânes en argent, nez en platine, rien ne manquait à la
collection, et le susdit Pitcairn calcula également que, dans le
Gun-Club, il n'y avait pas tout à fait un bras pour quatre personnes,
et seulement deux jambes pour six.

Mais ces vaillants artilleurs n'y regardaient pas de si près, et ils
se sentaient fiers à bon droit, quand le bulletin d'une bataille
relevait un nombre de victimes décuple de la quantité de projectiles
dépensés.

Un jour, pourtant, triste et lamentable jour, la paix fut signée par
les survivants de la guerre, les détonations cessèrent peu à peu, les
mortiers se turent, les obusiers muselés pour longtemps et les canons,
la tête basse, rentrèrent aux arsenaux, les boulets s'empilèrent dans
les parcs, les souvenirs sanglants s'effacèrent, les cotonniers
poussèrent magnifiquement sur les champs largement engraissés, les
vêtements de deuil achevèrent de s'user avec les douleurs, et le
Gun-Club demeura plongé dans un désœuvrement profond.

Certains piocheurs, des travailleurs acharnés, se livraient bien
encore à des calculs de balistique; ils rêvaient toujours de bombes
gigantesques et d'obus incomparables.  Mais, sans la pratique,
pourquoi ces vaines théories?  Aussi les salles devenaient désertes,
les domestiques dormaient dans les antichambres, les journaux
moisissaient sur les tables, les coins obscurs retentissaient de
ronflements tristes, et les membres du Gun-Club, jadis si bruyants,
maintenant réduits au silence par une paix désastreuse, s'endormaient
dans les rêveries de l'artillerie platonique!

«C'est désolant, dit un soir le brave Tom Hunter, pendant que ses
jambes de bois se carbonisaient dans la cheminée du fumoir.  Rien à
faire!  rien à espérer!  Quelle existence fastidieuse!  Où est le
temps où le canon vous réveillait chaque matin par ses joyeuses
détonations?

--Ce temps-là n'est plus, répondit le fringant Bilsby, en cherchant à
se détirer les bras qui lui manquaient.  C'était un plaisir alors!
On inventait son obusier, et, à peine fondu, on courait l'essayer
devant l'ennemi; puis on rentrait au camp avec un encouragement de
Sherman ou une poignée de main de MacClellan!  Mais, aujourd'hui, les
généraux sont retournés à leur comptoir, et, au lieu de projectiles,
ils expédient d'inoffensives balles de coton!  Ah!  par sainte Barbe!
l'avenir de l'artillerie est perdu en Amérique!

--Oui, Bilsby, s'écria le colonel Blomsberry, voilà de cruelles
déceptions!  Un jour on quitte ses habitudes tranquilles, on s'exerce
au maniement des armes, on abandonne Baltimore pour les champs de
bataille, on se conduit en héros, et, deux ans, trois ans plus tard,
il faut perdre le fruit de tant de fatigues, s'endormir dans une
déplorable oisiveté et fourrer ses mains dans ses poches.

Quoi qu'il pût dire, le vaillant colonel eût été fort empêché de
donner une pareille marque de son désœuvrement, et cependant, ce
n'étaient pas les poches qui lui manquaient.

«Et nulle guerre en perspective!  dit alors le fameux J.-T. Maston,
en grattant de son crochet de fer son crâne en gutta-percha.  Pas un
nuage à l'horizon, et cela quand il y a tant à faire dans la science
de l'artillerie!  Moi qui vous parle, j'ai terminé ce matin une
épure, avec plan, coupe et élévation, d'un mortier destiné à changer
les lois de la guerre!

--Vraiment?  répliqua Tom Hunter, en songeant involontairement au
dernier essai de l'honorable J.-T. Maston.

--Vraiment, répondit celui-ci.  Mais à quoi serviront tant d'études
menées à bonne fin, tant de difficultés vaincues?  N'est-ce pas
travailler en pure perte?  Les peuples du Nouveau Monde semblent
s'être donné le mot pour vivre en paix, et notre belliqueux _Tribune_
[Le plus fougueux journal abolitionniste de l'Union.] en arrive à
pronostiquer de prochaines catastrophes dues à l'accroissement
scandaleux des populations!

--Cependant, Maston, reprit le colonel Blomsberry, on se bat toujours
en Europe pour soutenir le principe des nationalités!

--Eh bien?

--Eh bien!  il y aurait peut-être quelque chose à tenter là-bas, et si
l'on acceptait nos services...

--Y pensez-vous?  s'écria Bilsby.  Faire de la balistique au profit
des étrangers!

--Cela vaudrait mieux que de n'en pas faire du tout, riposta le
colonel.

--Sans doute, dit J.-T. Maston, cela vaudrait mieux, mais il ne faut
même pas songer à cet expédient.

--Et pourquoi cela? demanda le colonel.

--Parce qu'ils ont dans le Vieux Monde des idées sur l'avancement qui
contrarieraient toutes nos habitudes américaines.  Ces gens-là ne
s'imaginent pas qu'on puisse devenir général en chef avant d'avoir
servi comme sous-lieutenant, ce qui reviendrait à dire qu'on ne
saurait être bon pointeur à moins d'avoir fondu le canon soi-même!
Or, c'est tout simplement...

--Absurde!  répliqua Tom Hunter en déchiquetant les bras de son
fauteuil à coups de «bowie-knife» [Couteau à large lame.], et puisque
les choses en sont là, il ne nous reste plus qu'à planter du tabac ou
à distiller de l'huile de baleine!

--Comment!  s'écria J.-T. Maston d'une voix retentissante, ces
dernières années de notre existence, nous ne les emploierons pas au
perfectionnement des armes à feu!  Une nouvelle occasion ne se
rencontrera pas d'essayer la portée de nos projectiles!  L'atmosphère
ne s'illuminera plus sous l'éclair de nos canons!  Il ne surgira pas
une difficulté internationale qui nous permette de déclarer la guerre
à quelque puissance transatlantique!  Les Français ne couleront pas un
seul de nos steamers, et les Anglais ne pendront pas, au mépris du
droit des gens, trois ou quatre de nos nationaux!

--Non, Maston, répondit le colonel Blomsberry, nous n'aurons pas ce
bonheur!  Non!  pas un de ces incidents ne se produira, et, se
produisît-il, nous n'en profiterions même pas!  La susceptibilité
américaine s'en va de jour en jour, et nous tombons en quenouille!

--Oui, nous nous humilions!  répliqua Bilsby.

--Et on nous humilie! riposta Tom Hunter.

--Tout cela n'est que trop vrai, répliqua J.-T. Maston avec une
nouvelle véhémence.  Il y a dans l'air mille raisons de se battre et
l'on ne se bat pas!  On économise des bras et des jambes, et cela au
profit de gens qui n'en savent que faire!  Et tenez, sans chercher si
loin un motif de guerre, l'Amérique du Nord n'a-t-elle pas appartenu
autrefois aux Anglais?

--Sans doute, répondit Tom Hunter en tisonnant avec rage du bout de sa
béquille.

--Eh bien!  reprit J.-T. Maston, pourquoi l'Angleterre à son tour
n'appartiendrait-elle pas aux Américains?

--Ce ne serait que justice, riposta le colonel Blomsberry.

--Allez proposer cela au président des États-Unis, s'écria J.-T.
Maston, et vous verrez comme il vous recevra!

--Il nous recevra mal, murmura Bilsby entre les quatre dents qu'il
avait sauvées de la bataille.

--Par ma foi, s'écria J.-T. Maston, aux prochaines élections il n'a
que faire de compter sur ma voix!

--Ni sur les nôtres, répondirent d'un commun accord ces belliqueux
invalides.

--En attendant, reprit J.-T. Maston, et pour conclure, si l'on ne me
fournit pas l'occasion d'essayer mon nouveau mortier sur un vrai champ
de bataille, je donne ma démission de membre du Gun-Club, et je cours
m'enterrer dans les savanes de l'Arkansas!

--Nous vous y suivrons», répondirent les interlocuteurs de
l'audacieux J.-T. Maston.

Or, les choses en étaient là, les esprits se montaient de plus en
plus, et le club était menacé d'une dissolution prochaine, quand un
événement inattendu vint empêcher cette regrettable catastrophe.

Le lendemain même de cette conversation, chaque membre du cercle
recevait une circulaire libellée en ces termes:

                                         _Baltimore, 3 octobre._

_Le président du Gun-Club a l'honneur de prévenir ses collègues qu'à
la séance du 5 courant il leur fera une communication de nature à les
intéresser vivement.  En conséquence, il les prie, toute affaire
cessante, de se rendre à l'invitation qui leur est faite par la
présente._

                                        _Très cordialement leur_
                                        IMPEY BARBICANE, P. G.-C.

Title:De la terre à la lune (illustré): trajet direct en 97 heures 20 minutesFormat:Kobo ebookPublished:October 28, 2015Publisher:Consumer Oriented Ebooks PublisherLanguage:French

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