Le Voyageur Enchanté by Nikolaï Leskov

Le Voyageur Enchanté

byNikolaï Leskov

Kobo ebook | January 20, 2014 | French

Pricing and Purchase Info

$6.53

Prices and offers may vary in store

Available for download

Not available in stores

about

Au cours d’une navigation sur le lac Ladoga, tandis que nous allions de l’île de Konévetz à celle de Valaam, nous dûmes, pour les besoins du steamer, relâcher dans le port de Koréla. Plusieurs des nôtres descendirent à terre, curieux de visiter cette dernière localité, où les transporta un vigoureux attelage de petits chevaux finnois. Ensuite, le capitaine se disposa à rembarquer, et nous levâmes l’ancre.

Comme il était naturel après une excursion à Koréla, la conversation roula sur cette pauvre petite ville qui, en dépit de sa respectable antiquité, est bien la plus maussade qu’on puisse imaginer. Tout le monde à bord était de cet avis, et un des passagers émit à ce propos une observation dénotant un esprit enclin à la généralisation philosophique et à la plaisanterie politique : il ne pouvait comprendre, disait-il, pourquoi le gouvernement expédie à grands frais, dans des lieux plus ou moins éloignés, les gens dont la présence à Pétersbourg offre des inconvénients, alors qu’il existe à proximité de la capitale, sur les bords du lac Ladoga, un endroit comme Koréla qui, avec l’apathie de sa population et la morne tristesse de la nature environnante, réunit toutes les conditions voulues pour mater le libéralisme le plus récalcitrant.

— Je suis sûr, acheva ce voyageur, — que la faute ici est à la routine, ou, du moins, à l’insuffisance des renseignements sur la question.

Quelqu’un qui voyageait souvent dans ces parages répondit qu’à différentes époques plusieurs individus avaient été internés à Koréla, mais qu’aucun d’eux n’avait pu résister à un séjour prolongé dans ce pays.

— Un séminariste, en punition de quelque incartade, avait été envoyé ici comme clerc de chancellerie. Dans les premiers temps, le gaillard lutta contre la mauvaise fortune ; il espérait toujours que sa situation s’améliorerait. Mais ensuite il se mit à boire, et l’ivrognerie lui fit perdre l’esprit. Il adressa alors à l’autorité une supplique où il sollicitait comme une faveur d’être à bref délai fusillé, incorporé dans l’armée, ou, si on le jugeait impropre au service, pendu.

— Et quelle suite donna-t-on à cette demande ?

— M… n… en vérité, je l’ignore ; du reste, il n’attendit pas la réponse de l’administration : il se pendit de son propre chef.

— Et il fit très bien, approuva le philosophe.

— Très bien ? interrogea le narrateur, qui devait être un marchand et, de plus, un croyant convaincu.

— Mais certainement ! Du moins, la mort a été un débarras pour lui.

— Comment, un débarras ? Et dans l’autre monde, qu’aura-t-il trouvé ? Les suicidés souffriront toute l’éternité. On ne peut même pas prier pour eux.

Un sourire caustique fut la seule réponse du philosophe, mais contre lui et contre le marchand surgit soudain un nouvel adversaire, un défenseur imprévu du clerc de chancellerie qui n’avait pas attendu la permission du gouvernement pour s’infliger la peine de mort.

C’était un voyageur qui faisait route avec nous depuis Konévetz, sans qu’aucun des autres passagers se fut encore aperçu de sa présence. Jusqu’à ce moment il avait gardé le silence et nul n’avait fait la moindre attention à lui, mais alors tous le regardèrent, surpris, sans doute, de ne l’avoir pas remarqué plus tôt. D’une taille colossale, cet homme avait un teint basané, un visage ouvert et d’épais cheveux frisés auxquels l’âge avait donné la couleur du plomb. Il portait la soutanelle des novices, avec la large ceinture de cuir en usage dans les monastères, et sa tête était coiffée d’un haut bonnet de drap noir. Était-ce un novice ou un profès ? Il aurait été impossible de le dire, car, en déplacement et même chez eux, les moines de ces îles sont loin de porter toujours la calotte et se contentent le plus souvent du bonnet. Notre nouveau compagnon de voyage qui, comme la suite nous l’apprit, était un personnage fort intéressant, paraissait avoir dépassé de quelques années la cinquantaine, mais c’était, dans toute l’acception du mot, un hercule : son extérieur rappelait le héros naïf et débonnaire des légendes russes, le vieil Ilia Mourometz, tel que celui-ci figure dans le beau tableau de Verechtchaguine et dans le poème du comte A.-K. Tolstoï. Il ne semblait guère fait pour porter la soutane ; on se l’imaginait plutôt chevauchant à travers bois, des chaussures de tille aux pieds, et humant paresseusement « l’odeur de la résine et de la fraise dans la sombre forêt de pins ».

Mais, nonobstant cette bonhomie et cette simplicité, il ne fallait pas être fort perspicace pour découvrir en lui un homme ayant beaucoup vu et, comme on dit, « beaucoup vécu ». Parfaitement à l’aise en société, son attitude était aussi exempte de timidité que de sans-gêne, et ce fut d’une agréable voix de basse qu’il prit la parole :

— Tout cela ne signifie rien, laissa-t-il négligemment tomber, mot par mot, de dessous ses épaisses moustaches retroussées à la hussarde. — Je n’admets pas votre opinion que les suicidés ne seront jamais pardonnés dans l’autre monde. Et quant à croire qu’il est inutile de prier pour eux, c’est aussi une erreur, car il y a un homme qui peut, de la façon la plus simple et avec la plus grande facilité, améliorer leur position.

On lui demanda quel était cet homme qui savait améliorer les affaires des suicidés après leur mort.

Title:Le Voyageur EnchantéFormat:Kobo ebookPublished:January 20, 2014Publisher:GILBERT TEROLLanguage:French

The following ISBNs are associated with this title:

ISBN:9990034366658

Look for similar items by category:

Reviews