La Jangada: Huit cent lieues sur l'Amazone by Jules Verne

La Jangada: Huit cent lieues sur l'Amazone

byJules Verne

Kobo ebook | November 18, 2015 | French

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L'homme qui tenait à la main le document, dont ce bizarre
assemblage de lettres formait le dernier alinéa, resta quelques
instants pensif, après l'avoir attentivement relu.

Le document comptait une centaine de ces lignes, qui n'étaient pas
même divisées par mots. Il semblait avoir été écrit depuis des
années, et, sur la feuille d'épais papier que couvraient ces
hiéroglyphes, le temps avait déjà mis sa patine jaunâtre.

Mais, suivant quelle loi ces lettres avaient-elles été réunies?
Seul, cet homme eût pu le dire. En effet, il en est de ces
langages chiffrés comme des serrures des coffres-forts modernes:
ils se défendent de la même façon. Les combinaisons qu'ils
présentent se comptent par milliards, et la vie d'un calculateur
ne suffirait pas à les énoncer. Il faut le «mot» pour ouvrir le
coffre de sûreté; il faut le «chiffre» pour lire un cryptogramme
de ce genre. Aussi, on le verra, celui-ci devait résister aux
tentatives les plus ingénieuses, et cela, dans des circonstances
de la plus haute gravité.

L'homme qui venait de relire ce document n'était qu'un simple
capitaine des bois.

Au Brésil, on désigne sous cette appellation «capitães do mato»,
les agents employés à la recherche des nègres marrons.

C'est une institution qui date de 1722. À cette époque, les idées
anti-esclavagistes ne s'étaient fait jour que dans l'esprit de
quelques philanthropes. Plus d'un siècle devait se passer encore
avant que les peuples civilisés les eussent admises et appliquées.
Il semble, cependant, que ce soit un droit, le premier des droits
naturels pour l'homme, que celui d'être libre, de s'appartenir,
et, pourtant, des milliers d'années s'étaient écoulées avant que
la généreuse pensée vînt à quelques nations d'oser le proclamer.

En 1852,--année dans laquelle va se dérouler cette histoire,--
il y avait encore des esclaves au Brésil, et, conséquemment, des
capitaines des bois pour leur donner la chasse. Certaines raisons
d'économie politique avaient retardé l'heure de l'émancipation
générale; mais, déjà, le noir avait le droit de se racheter, déjà
les enfants qui naissaient de lui naissaient libres. Le jour
n'était donc plus éloigné où ce magnifique pays, dans lequel
tiendraient les trois quarts de l'Europe, ne compterait plus un
seul esclave parmi ses dix millions d'habitants.

En réalité, la fonction de capitaine des bois était destinée à
disparaître dans un temps prochain, et, à cette époque, les
bénéfices produits par la capture des fugitifs étaient
sensiblement diminués. Or, si, pendant la longue période où les
profits du métier furent assez rémunérateurs, les capitaines des
bois formaient un monde d'aventuriers, le plus ordinairement
composé d'affranchis, de déserteurs, qui méritaient peu d'estime,
il va de soi qu'à l'heure actuelle ces chasseurs d'esclaves ne
devaient plus appartenir qu'au rebut de la société, et, très
probablement, l'homme au document ne déparait pas la peu
recommandable milice des «capitães do mato».

Ce Torrès,--ainsi se nommait-il,--n'était ni un métis, ni un
Indien, ni un noir, comme la plupart de ses camarades: c'était un
blanc d'origine brésilienne, ayant reçu un peu plus d'instruction
que n'en comportait sa situation présente. En effet, il ne fallait
voir en lui qu'un de ces déclassés, comme il s'en rencontre tant
dans les lointaines contrées du Nouveau Monde, et, à une époque où
la loi brésilienne excluait encore de certains emplois les
mulâtres ou autres sang-mêlé, si cette exclusion l'eût atteint, ce
n'eût pas été pour son origine, mais pour cause d'indignité
personnelle.

En ce moment, d'ailleurs, Torrès n'était plus au Brésil.

Il avait tout récemment passé la frontière, et, depuis quelques
jours, il errait dans ces forêts du Pérou, au milieu desquelles se
développe le cours du Haut-Amazone.

Torrès était un homme de trente ans environ, bien constitué, sur
qui les fatigues d'une existence assez problématique ne semblaient
pas avoir eu prise, grâce à un tempérament exceptionnel, à une
santé de fer.

De taille moyenne, large d'épaules, les traits réguliers, la
démarche assurée, le visage très hâlé par l'air brûlant des
tropiques, il portait une épaisse barbe noire. Ses yeux, perdus
sous des sourcils rapprochés, jetaient ce regard vif, mais sec,
des natures impudentes. Même au temps où le climat ne l'avait pas
encore bronzée, sa face, loin de rougir facilement, devait plutôt
se contracter sous l'influence des passions mauvaises.

Torrès était vêtu à la mode fort rudimentaire du coureur des bois.
Ses vêtements témoignaient d'un assez long usage: sur sa tête, il
portait un chapeau de cuir à larges bords, posé de travers; sur
ses reins, une culotte de grosse laine, se perdant sous la tige
d'épaisses bottes, qui formaient la partie la plus solide de ce
costume; un «puncho» déteint, jaunâtre, ne laissant voir ni ce
qu'était la veste, ni ce qu'avait été le gilet, qui lui couvraient
la poitrine.

Mais, si Torrès était un capitaine des bois, il était évident
qu'il n'exerçait plus ce métier, du moins dans les conditions où
il se trouvait actuellement. Cela se voyait à l'insuffisance de
ses moyens de défense ou d'attaque pour la poursuite des noirs.
Pas d'arme à feu: ni fusil, ni revolver. À la ceinture, seulement,
un de ces engins qui tiennent plus du sabre que du couteau de
chasse et qu'on appelle une «manchetta». En outre, Torrès était
muni d'une «enchada», sorte de houe, plus spécialement employée à
la poursuite des tatous et des agoutis, qui abondent dans les
forêts du Haut-Amazone, où les fauves sont généralement peu à
craindre.

En tout cas, ce jour-là, 4 mai 1852, il fallait que cet aventurier
fût singulièrement absorbé dans la lecture du document sur lequel
ses yeux étaient fixés, ou que, très habitué à errer dans ces bois
du Sud-Amérique, il fût bien indifférent à leurs splendeurs. En
effet, rien ne pouvait le distraire de son occupation: ni ce cri
prolongé des singes hurleurs, que M. Saint-Hilaire a justement
comparé au bruit de la cognée du bûcheron, s'abattant sur les
branches d'arbres;--ni le tintement sec des anneaux du crotale,
serpent peu agressif, il est vrai, mais excessivement venimeux;--
ni la voix criarde du crapaud cornu, auquel appartient le prix de
laideur dans la classe des reptiles;--ni même le coassement à la
fois sonore et grave de la grenouille mugissante, qui, si elle ne
peut prétendre à dépasser le boeuf en grosseur, l'égale par
l'éclat de ses beuglements.

Torrès n'entendait rien de tous ces vacarmes, qui sont comme la
voix complexe des forêts du Nouveau Monde. Couché au pied d'un
arbre magnifique, il n'en était même plus à admirer la haute
ramure de ce «pao ferro» ou bois de fer, à sombre écorce, serré de
grain, dur comme le métal qu'il remplace dans l'arme ou l'outil de
l'Indien sauvage. Non! Abstrait dans sa pensée, le capitaine des
bois tournait et retournait entre ses doigts le singulier
document. Avec le chiffre dont il avait le secret, il restituait à
chaque lettre sa valeur véritable; il lisait, il contrôlait le
sens de ces lignes incompréhensibles pour tout autre que pour lui,
et alors il souriait d'un mauvais sourire.

Puis, il se laissa aller à murmurer à mi-voix ces quelques phrases
que personne ne pouvait entendre en cet endroit désert de la forêt
péruvienne, et que personne n'aurait su comprendre, d'ailleurs:

«Oui, dit-il, voilà une centaine de lignes, bien nettement
écrites, qui ont pour quelqu'un que je sais une importance dont il
ne peut se douter! Ce quelqu'un est riche! C'est une question de
vie ou de mort pour lui, et partout cela se paye cher!»

Et regardant le document d'un oeil avide:

«À un conto de reis seulement pour chacun des mots de cette
dernière phrase, cela ferait une somme[1]! C'est qu'elle a son
prix, cette phrase! Elle résume le document tout entier! Elle
donne leurs vrais noms aux vrais personnages! Mais, avant de
s'essayer à la comprendre, il faudrait commencer par déterminer le
nombre de mots qu'elle contient, et l'eût-on fait, son sens
véritable échapperait encore!»

Et, ce disant, Torrès se mit à compter mentalement.

«Il y a là cinquante-huit mots! s'écria-t-il, ce qui ferait
cinquante-huit contos[2]! Rien qu'avec cela on pourrait vivre au
Brésil, en Amérique, partout où l'on voudrait, et même vivre à ne
rien faire! Et que serait-ce donc si tous les mots de ce document
m'étaient payés à ce prix! Il faudrait alors compter par centaines
de contos! Ah! mille diables! J'ai là toute une fortune à
réaliser, ou je ne suis que le dernier des sots!»

Il semblait que les mains de Torrès, palpant l'énorme somme, se
refermaient déjà sur des rouleaux d'or.

Brusquement, sa pensée prit alors un nouveau cours.

«Enfin! s'écria-t-il, je touche au but, et je ne regretterai pas
les fatigues de ce voyage, qui m'a conduit des bords de
l'Atlantique au cours du Haut-Amazone! Cet homme pouvait avoir
quitté l'Amérique, il pouvait être au-delà des mers, et alors,
comment aurais-je pu l'atteindre? Mais non! Il est là, et, en
montant à la cime de l'un de ces arbres, je pourrais apercevoir le
toit de l'habitation où il demeure avec toute sa famille!»

Puis, saisissant le papier et l'agitant avec un geste fébrile:

«Avant demain, dit-il, je serai en sa présence! Avant demain, il
saura que son honneur, sa vie sont renfermés dans ces lignes! Et
lorsqu'il voudra en connaître le chiffre qui lui permette de les
lire, eh bien, il le payera, ce chiffre! Il le payera, si je veux,
de toute sa fortune, comme il le payerait de tout son sang! Ah!
mille diables! Le digne compagnon de la milice qui m'a remis ce
document précieux, qui m'en a donné le secret, qui m'a dit où je
trouverais son ancien collègue et le nom sous lequel il se cache
depuis tant d'années, ce digne compagnon ne se doutait guère qu'il
faisait ma fortune!»

Title:La Jangada: Huit cent lieues sur l'AmazoneFormat:Kobo ebookPublished:November 18, 2015Publisher:Consumer Oriented Ebooks PublisherLanguage:French

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