La maison à vapeur: Voyage à travers l'Inde septentrionale by Jules Verne

La maison à vapeur: Voyage à travers l'Inde septentrionale

byJules Verne

Kobo ebook | November 18, 2015 | French

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Une prime de deux mille livres est promise à quiconque livrera,
mort ou vif, l'un des anciens chefs de la révolte des Cipayes,
dont on a signalé la présence dans la présidence de Bombay, le
nabab Dandou-Pant, plus connu sous le nom de...»

Telle est la notice que les habitants d'Aurungabad pouvaient lire
dans la soirée du 6 mars 1867.

Le dernier nom,--un nom exécré, à jamais maudit des uns,
secrètement admiré des autres,--manquait à celle de ces notices
qui avait été récemment affichée sur la muraille d'un bungalow en
ruines, au bord de la Doudhma.

Si ce nom manquait, c'est que l'angle inférieur de l'affiche où il
était imprimé en grosses lettres venait d'être déchiré par la main
d'un faquir, que personne n'avait pu apercevoir sur cette rive
alors déserte. Avec ce nom avait également disparu le nom du
gouverneur général de la présidence de Bombay, contresignant celui
du vice-roi des Indes.

Quel avait donc été le mobile de ce faquir? En lacérant cette
notice, espérait-il que le révolté de 1857 échapperait à la
vindicte publique et aux conséquences de l'arrêt pris contre sa
personne? Pouvait-il croire qu'une si terrible célébrité
s'évanouirait avec les fragments de ce bout de papier réduit en
poussière?

C'eût été folie.

En effet, d'autres affiches, répandues à profusion, s'étalaient
sur les murs des maisons, des palais, des mosquées, des hôtels
d'Aurungabad. De plus, un crieur parcourait les rues de la ville,
lisant à haute voix l'arrêté du gouverneur. Les habitants des plus
infimes bourgades de la province savaient déjà que toute une
fortune était promise à quiconque livrerait ce Dandou-Pant. Son
nom, inutilement anéanti, allait courir avant douze heures la
présidence tout entière. Si les informations étaient exactes, si
le nabab avait réellement cherché refuge en cette partie de
l'Indoustan, nul doute qu'il ne tombât sous peu entre des mains
fortement intéressées à en opérer la capture.

À quel sentiment avait donc obéi ce faquir, en lacérant une
affiche, tirée déjà à plusieurs milliers d'exemplaires?

À un sentiment de colère, sans doute,--peut-être aussi à quelque
pensée de dédain. Quoi qu'il en soit, après avoir haussé les
épaules, il s'enfonça dans le quartier le plus populeux et le plus
mal habité de la ville.

On appelle Dekkan cette large portion de la péninsule indienne
comprise entre les Ghâtes occidentales et les Ghâtes de la mer du
Bengale. C'est le nom communément donné à la partie méridionale de
l'Inde, en deçà du Gange. Ce Dekkan, dont le nom sanscrit signifie
«Sud», compte, dans les présidences de Bombay et de Madras, un
certain nombre de provinces. L'une des principales est la province
d'Aurungabad, dont la capitale fut même autrefois celle du Dekkan
tout entier.

Au XVIIe siècle, le célèbre empereur mongol Aureng-Zeb transporta
sa cour dans cette ville, qui était connue aux premiers temps de
l'histoire de l'Indoustan sous le nom de Kirkhi. Elle possédait
alors cent mille habitants. Aujourd'hui, elle n'en a plus que
cinquante mille, sous la domination des Anglais, qui
l'administrent pour le compte du Nizam d'Haiderabad. Cependant,
c'est une des cités les plus saines de la péninsule, épargnée
jusqu'ici par le redoutable choléra asiatique, et que ne visitent
même jamais les épidémies de fièvres, si redoutables dans l'Inde.

Aurungabad a conservé de magnifiques restes de son ancienne
splendeur. Le palais du Grand Mogol, élevé sur la rive droite de
la Doudhma, le mausolée de la sultane favorite de Shah Jahan, père
d'Aureng-Zeb, la mosquée copiée sur l'élégant Tadje d'Agra, qui
dresse ses quatre minarets autour d'une coupole gracieusement
arrondie, d'autres monuments encore, artistement bâtis, richement
ornés, attestent la puissance et la grandeur du plus illustre des
conquérants de l'Indoustan, qui porta ce royaume, auquel il
joignit le Caboul et l'Assam, à un incomparable degré de
prospérité.

Bien que, depuis cette époque, la population d'Aurungabad eût été
considérablement réduite, comme il a été dit, un homme pouvait
facilement se cacher encore au milieu des types si variés qui la
composent. Le faquir, vrai ou faux, mêlé à tout ce populaire, ne
s'en distinguait en aucune façon. Ses semblables foisonnent dans
l'Inde. Ils forment avec les «sayeds» une corporation de mendiants
religieux, qui demandent l'aumône, à pied ou à cheval, et savent
l'exiger, lorsqu'on ne la fait pas de bonne grâce. Ils ne
dédaignent pas non plus le rôle de martyrs volontaires, et
jouissent d'un grand crédit dans les basses classes du peuple
indou.

Le faquir dont il s'agit était un homme de haute taille, ayant
plus de cinq pieds neuf pouces anglais. S'il avait dépassé la
quarantaine, c'était d'un an ou deux, tout au plus. Sa figure
rappelait le beau type maharatte, surtout par l'éclat de ses yeux
noirs, toujours en éveil; mais on eût difficilement retrouvé les
traits si fins de sa race sous les mille trous de petite vérole
qui lui criblaient les joues. Cet homme, encore dans toute la
force de l'âge, paraissait souple et robuste. Signe particulier,
un doigt lui manquait à la main gauche. Avec sa chevelure teinte
en rouge, il allait à demi nu, sans chaussures aux pieds, un
turban sur la tête, à peine couvert d'une mauvaise chemise de
laine rayée, serrée à sa ceinture. Sur sa poitrine apparaissaient
en couleurs vives les emblèmes des deux principes conservateur et
destructeur de la mythologie indoue, la tête de lion de la
quatrième incarnation de Vishnou, les trois yeux et le trident
symbolique du farouche Siva.

Cependant, une émotion réelle et bien compréhensible agitait les
rues d'Aurungabad, plus particulièrement celles dans lesquelles se
pressait la population cosmopolite des bas quartiers. Là, elle
fourmillait hors des masures qui lui servent de demeures. Hommes,
femmes, enfants, vieillards, Européens ou indigènes, soldats des
régiments royaux ou des régiments natifs, mendiants de toutes
sortes, paysans des environs, s'abordaient, causaient,
gesticulaient, commentaient la notice, supputaient les chances de
gagner l'énorme prime promise par le gouvernement. La
surexcitation des esprits n'aurait pas été plus vive devant la
roue d'une loterie dont le gros lot aurait valu deux mille livres.
On peut même ajouter que, cette fois, il n'était personne qui ne
pût prendre un bon billet: ce billet, c'était la tête de Dandou-Pant.
Il est vrai qu'il fallait être assez chanceux pour rencontrer
le nabab, et assez audacieux pour s'emparer de sa personne.

Le faquir,--évidemment le seul entre tous que ne surexcitât pas
l'espoir de gagner la prime,--filait au milieu des groupes,
s'arrêtant parfois, écoutant ce qui se disait, en homme qui
pourrait peut-être en faire son profit. Mais s'il ne se mêlait
point aux propos des uns et des autres, si sa bouche restait
muette, ses yeux et ses oreilles ne chômaient pas.

«Deux mille livres pour découvrir le nabab! s'écriait celui-ci, en
levant ses mains crochues vers le ciel.

--Non pour le découvrir, répondait celui-là, mais pour le
prendre, ce qui est bien différent!

--En effet, ce n'est point un homme à se laisser capturer sans se
défendre résolument!

--Mais ne disait-on pas dernièrement qu'il était mort de la
fièvre dans les jungles du Népaul?

--Rien de tout cela n'est vrai! Le rusé Dandou-Pant a voulu se
faire passer pour mort, afin de vivre avec plus de sécurité!

--Le bruit avait même couru qu'il avait été enterré au milieu de
son campement sur la frontière!

--Fausses obsèques, pour donner le change!» Le faquir n'avait pas
sourcillé en entendant affirmer ce dernier fait d'une façon qui
n'admettait aucun doute. Cependant, son front se plissa
involontairement, lorsqu'il entendit un Indou,--l'un des plus
surexcités du groupe auquel il s'était mêlé,--donner les détails
suivants, détails trop précis pour ne pas être véridiques: «Ce qui
est certain, disait l'Indou, c'est qu'en 1859, le nabab s'était
réfugié avec son frère Balao Rao et l'ex-rajah de Gonda, Debi-Bux-Singh,
dans un camp, au pied d'une des montagnes du Népaul. Là,
pressés de trop près par les troupes anglaises, tous trois
résolurent de franchir la frontière indo-chinoise. Or, avant de la
passer, le nabab et ses deux compagnons, afin de mieux accréditer
le bruit de leur mort, ont fait procéder à leurs propres
funérailles; mais ce qu'on a enterré d'eux, c'est uniquement un
doigt de leur main gauche, qu'ils se sont coupé au moment de la
cérémonie.

--Et comment le savez-vous? demanda l'un des auditeurs à cet
Indou, qui parlait avec tant d'assurance.

--J'étais présent aux funérailles, répondit l'Indou. Les soldats
de Dandou-Pant m'avaient fait prisonnier, et ce n'est que six mois
après que j'ai pu m'enfuir.»

Pendant que l'Indou parlait d'une manière si affirmative, le
faquir ne le quittait pas du regard. Un éclair enflammait ses
yeux. Il avait prudemment caché sa main mutilée sous le lambeau de
laine qui lui couvrait la poitrine. Il écoutait sans mot dire,
mais ses lèvres frémissaient en découvrant ses dents acérées.

«Ainsi, vous connaissez le nabab? demanda-t-on à l'ancien
prisonnier de Dandou-Pant.

--Oui, répondit l'Indou.

Title:La maison à vapeur: Voyage à travers l'Inde septentrionaleFormat:Kobo ebookPublished:November 18, 2015Publisher:Consumer Oriented Ebooks PublisherLanguage:French

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