Le fourbe by Marcel Boulenger

Le fourbe

byMarcel Boulenger

Kobo ebook | March 8, 2015 | French

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Il arrive que mon ami Denis Claudion vienne parfois à Paris, pour quelques jours. Denis, bien qu'il ait mon âge, préside une imposante société anglaise qui fabrique des explosifs de guerre en Ecosse, près d'Aberdeen: c'est un personnage considérable, sans cesse occupé d'affaires émouvantes avec le War Office et l'Amirauté, sinon avec les pays balkaniques, ou le Chili, l'Argentine, le Brésil. Il vend de quoi détruire des millions d'hommes, et faire éclater la vieille Europe ou sauter la jeune Amérique. Nul doute que Denis n'eût préféré demeurer en France: mon camarade n'apprécie point les Anglais, les jugeant paresseux. Toutefois il se félicite d'habiter là-bas tout l'hiver, à cause d'une passion qu'il a. Après quoi, d'avril à septembre, il se rend volontiers en Champagne, où sa mère vit retirée. A cette époque, Denis traverse souvent Paris: nous passons ensemble quelques riantes soirées, et c'est un des cordiaux plaisirs de l'été. J'admire et j'aime ce diable de Denis, que je connais depuis l'enfance. Que dirais-je de lui, sinon qu'il est parfait?... Eh bien, oui, voilà donc un homme parfait. Faudra-t-il trembler si longtemps avant que d'oser employer un mot pareil? Denis est parfait. Denis est terrible. Au collège de Reims déjà, brillant élève et de forte santé, il dépensait en monsieur l'argent que ses parents ne mesuraient guère à un héritier si flatteur, et la façon galante et tendre dont il baisait la main de sa mère m'émerveillait. Un lundi matin, tous les potaches, ses condisciples, furent bouleversés par certain tourbillon vertigineux qui grondait au loin dans la rue: ce n'était autre qu'une voiture automobile, et nous n'en avions encore jamais aperçu. En outre, prodige plus grand encore, notre camarade se trouvait au volant, il menait lui-même, de sa petite poigne de page, le char formidable. L'esprit tout écumant de rhétorique, tel que j'étais alors, je crus voir en personne le jeune chef dont Machiavel écrit qu'il doit se révéler à la fois homme et bête, prêt au bond comme au geste, selon l'exemple illustre d'Achille nourri par le centaure Chiron. Aujourd'hui, la vie de Denis Claudion, esq., est comme réglée au compas: il s'en moque le premier, d'ailleurs. Le réconfortant compagnon! Et que les bars, où il m'entraîne, lui vont bien, à ce garçon si rude et si content! Je crois qu'il y a une élégance propre aux tavernes, et imposée par elles. Le décor y est de demi-gala: tout y brille correctement, depuis l'acajou, les cristaux et les verreries irisées par la fumée des cigares; depuis ces hauts tabourets au sommet desquels le plus fade buveur semble un stylite perché sur des roseaux; depuis cette barre de cuivre, placée à trois pouces de terre, et qui contraint quiconque à bien poser ses pieds, l'un élevé légèrement, l'autre portant sur le sol, comme dans les nobles portraits d'autrefois; et jusqu'à cet imposant buffet, enfin, contre lequel il faut bien que le pire maladroit s'accoude avec une nonchalance ravissante, faisant figure de dilettante qui est entré en passant et ne s'installe pas, mais jouera un instant avec son verre ou sa cigarette, et presque aussitôt s'en ira... Et puis, que boit-on? De la topaze liquide, des élixirs de chrysoprase, présentés en des gobelets éblouissants, sinon en de légers calices où le barman, par coquetterie, pique une paille. On voudrait manier ça vulgairement que l'on n'y parviendrait pas.

Title:Le fourbeFormat:Kobo ebookPublished:March 8, 2015Language:French

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ISBN - 10:1465630554

ISBN - 13:9781465630551

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Il arrive que mon ami Denis Claudion vienne parfois à Paris, pour quelques jours. Denis, bien qu'il ait mon âge, préside une imposante société anglaise qui fabrique des explosifs de guerre en Ecosse, près d'Aberdeen: c'est un personnage considérable, sans cesse occupé d'affaires émouvantes avec le War Office et l'Amirauté, sinon avec les pays balkaniques, ou le Chili, l'Argentine, le Brésil. Il vend de quoi détruire des millions d'hommes, et faire éclater la vieille Europe ou sauter la jeune Amérique. Nul doute que Denis n'eût préféré demeurer en France: mon camarade n'apprécie point les Anglais, les jugeant paresseux. Toutefois il se félicite d'habiter là-bas tout l'hiver, à cause d'une passion qu'il a. Après quoi, d'avril à septembre, il se rend volontiers en Champagne, où sa mère vit retirée. A cette époque, Denis traverse souvent Paris: nous passons ensemble quelques riantes soirées, et c'est un des cordiaux plaisirs de l'été. J'admire et j'aime ce diable de Denis, que je connais depuis l'enfance. Que dirais-je de lui, sinon qu'il est parfait?... Eh bien, oui, voilà donc un homme parfait. Faudra-t-il trembler si longtemps avant que d'oser employer un mot pareil? Denis est parfait. Denis est terrible. Au collège de Reims déjà, brillant élève et de forte santé, il dépensait en monsieur l'argent que ses parents ne mesuraient guère à un héritier si flatteur, et la façon galante et tendre dont il baisait la main de sa mère m'émerveillait. Un lundi matin, tous les potaches, ses condisciples, furent bouleversés par certain tourbillon vertigineux qui grondait au loin dans la rue: ce n'était autre qu'une voiture automobile, et nous n'en avions encore jamais aperçu. En outre, prodige plus grand encore, notre camarade se trouvait au volant, il menait lui-même, de sa petite poigne de page, le char formidable. L'esprit tout écumant de rhétorique, tel que j'étais alors, je crus voir en personne le jeune chef dont Machiavel écrit qu'il doit se révéler à la fois homme et bête, prêt au bond comme au geste, selon l'exemple illustre d'Achille nourri par le centaure Chiron. Aujourd'hui, la vie de Denis Claudion, esq., est comme réglée au compas: il s'en moque le premier, d'ailleurs. Le réconfortant compagnon! Et que les bars, où il m'entraîne, lui vont bien, à ce garçon si rude et si content! Je crois qu'il y a une élégance propre aux tavernes, et imposée par elles. Le décor y est de demi-gala: tout y brille correctement, depuis l'acajou, les cristaux et les verreries irisées par la fumée des cigares; depuis ces hauts tabourets au sommet desquels le plus fade buveur semble un stylite perché sur des roseaux; depuis cette barre de cuivre, placée à trois pouces de terre, et qui contraint quiconque à bien poser ses pieds, l'un élevé légèrement, l'autre portant sur le sol, comme dans les nobles portraits d'autrefois; et jusqu'à cet imposant buffet, enfin, contre lequel il faut bien que le pire maladroit s'accoude avec une nonchalance ravissante, faisant figure de dilettante qui est entré en passant et ne s'installe pas, mais jouera un instant avec son verre ou sa cigarette, et presque aussitôt s'en ira... Et puis, que boit-on? De la topaze liquide, des élixirs de chrysoprase, présentés en des gobelets éblouissants, sinon en de légers calices où le barman, par coquetterie, pique une paille. On voudrait manier ça vulgairement que l'on n'y parviendrait pas.