Le pays des fourrures by Jules Verne

Le pays des fourrures

byJules Verne

Kobo ebook | November 18, 2015 | French

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Que ce mot de fête n'éveille pas dans l'esprit l'idée d'un gala
grandiose, d'un bal de cour, d'un «raout» carillonné ou d'un
festival à grand orchestre. La réception du capitaine Craventy
était plus simple, et, pourtant, le capitaine n'avait rien épargné
pour lui donner tout l'éclat possible.

En effet, sous la direction du caporal Joliffe, le grand salon du
rez-de-chaussée s'était transformé. On voyait bien encore les
murailles de bois, faites de troncs à peine équarris, disposés
horizontalement; mais quatre pavillons britanniques, placés aux
quatre angles, et des panoplies, empruntées à l'arsenal du fort,
en dissimulaient la nudité. Si les longues poutres du plafond,
rugueuses, noirâtres, s'allongeaient sur les contre-forts
grossièrement ajustés, en revanche, deux lampes, munies de leur
réflecteur en fer-blanc, se balançaient comme deux lustres au bout
de leur chaîne et projetaient une suffisante lumière à travers
l'atmosphère embrumée de la salle. Les fenêtres étaient étroites;
quelques-unes ressemblaient à des meurtrières; leurs carreaux,
blindés par un épais givre, défiaient toutes les curiosités du
regard; mais deux ou trois pans de cotonnades rouges, disposées
avec goût, sollicitaient l'admiration des invités. Quant au
plancher, il se composait de lourds madriers juxtaposés, que le
caporal Joliffe avait soigneusement balayés pour la circonstance.
Ni fauteuils, ni divans, ni chaises, ni autres accessoires des
ameublements modernes ne gênaient la circulation. Des bancs de
bois, à demi engagés dans l'épaisse paroi, des cubes massifs,
débités à coups de hache, deux tables à gros pieds, formaient tout
le mobilier du salon; mais la muraille d'entrefend, à travers
laquelle une étroite porte à un seul battant donnait accès dans la
chambre voisine, était ornée d'une façon pittoresque et riche à la
fois. Aux poutres, et dans un ordre admirable, pendaient
d'opulentes fourrures, dont pareil assortiment ne se fût pas
rencontré aux plus enviables étalages de Regent-Street ou de la
Perspective-Niewski. On eût dit que toute la faune des contrées
arctiques s'était fait représenter dans cette décoration par un
échantillon de ses plus belles peaux. Le regard hésitait entre les
fourrures de loups, d'ours gris, d'ours polaires, de loutres, de
wolvérènes, de wisons, de castors, de rats musqués, d'hermines, de
renards argentés. Au-dessus de cette exposition se déroulait une
devise dont les lettres avaient été artistement découpées dans un
morceau de carton peint, -- la devise de la célèbre Compagnie de
la baie d'Hudson:

PROPELLE CUTEM.

«Véritablement, caporal Joliffe, dit le capitaine Craventy à son
subordonné, vous vous êtes surpassé!

-- Je le crois, mon capitaine, je le crois, répondit le caporal.
Mais rendons justice à chacun. Une part de vos éloges revient à
mistress Joliffe, qui m'a aidé en tout ceci.

-- C'est une femme adroite, caporal.

-- Elle n'a pas sa pareille, mon capitaine.»

Au centre du salon se dressait un poêle énorme, moitié brique,
moitié faïence, dont le gros tuyau de tôle, traversant le plafond,
allait épancher au dehors des torrents de fumée noire. Ce poêle
tirait, ronflait, rougissait sous l'influence des pelletées de
charbon que le chauffeur, -- un soldat spécialement chargé de ce
service, -- y engouffrait sans cesse. Quelquefois, un remous de
vent encapuchonnait la cheminée extérieure. Une âcre fumée, se
rabattant à travers le foyer, envahissait alors le salon; des
langues de flammes léchaient les parois de brique; un nuage opaque
voilait la lumière de la lampe, et encrassait les poutres du
plafond. Mais ce léger inconvénient touchait peu les invités du
Fort-Reliance. Le poêle les chauffait, et ce n'était pas acheter
trop cher sa chaleur, car il faisait terriblement froid au dehors,
et au froid se joignait un coup de vent de nord, qui en redoublait
l'intensité.

En effet, on entendait la tempête mugir autour de la maison. La
neige qui tombait, presque solidifiée déjà, crépitait sur le givre
des vitres. Des sifflements aigus, passant entre les jointures des
portes et des fenêtres, s'élevaient parfois jusqu'à la limite des
sons perceptibles. Puis, un grand silence se faisait. La nature
semblait reprendre haleine, et de nouveau, la rafale se déchaînait
avec une épouvantable force. On sentait la maison trembler sur ses
pilotis, les ais craquer, les poutres gémir. Un étranger, moins
habitué que les hôtes du fort à ces convulsions de l'atmosphère,
se serait demandé si la tourmente n'allait pas emporter cet
assemblage de planches et de madriers. Mais les invités du
capitaine Craventy se préoccupaient peu de la rafale, et, même au
dehors, ils ne s'en seraient pas plus effrayés que ces pètrels-
satanicles qui se jouent au milieu des tempêtes.

Cependant, au sujet de ces invités, il faut faire quelques
observations. La réunion comprenait une centaine d'individus des
deux sexes; mais deux seulement -- deux femmes -- n'appartenaient
pas au personnel accoutumé du Fort-Reliance. Ce personnel se
composait du capitaine Craventy, du lieutenant Jasper Hobson, du
sergent Long, du caporal Joliffe et d'une soixantaine de soldats
ou employés de la Compagnie. Quelques-uns étaient mariés, entre
autres le caporal Joliffe, heureux époux d'une Canadienne vive et
alerte, puis un certain Mac Nap, Écossais marié à une Écossaise,
et John Raë, qui avait pris femme dernièrement parmi les Indiennes
de la contrée. Tout ce monde, sans distinction de rang, officiers,
employés ou soldats, était traité, ce soir-là, par le capitaine
Craventy.

Il convient d'ajouter ici que le personnel de la Compagnie n'avait
pas fourni seul son contingent à la fête. Les forts du voisinage,
-- et dans ces contrées lointaines on voisine à cent milles de
distance, -- avaient accepté l'invitation du capitaine Craventy.
Bon nombre d'employés ou de facteurs étaient venus du Fort-
Providence ou du Fort-Résolution, appartenant à la circonscription
du lac de l'Esclave, et même du Fort-Chipewan et du Fort-Liard
situés plus au sud. C'était un divertissement rare, une
distraction inattendue, que devaient rechercher avec empressement
ces reclus, ces exilés, à demi perdus dans la solitude des régions
hyperboréennes.

Enfin, quelques chefs indiens n'avaient point décliné l'invitation
qui leur fut faite. Ces indigènes, en rapports constants avec les
factoreries, fournissaient en grande partie et par voie d'échange
les fourrures dont la Compagnie faisait le trafic. C'étaient
généralement des Indiens Chipeways, hommes vigoureux,
admirablement constitués, vêtus de casaques de peaux et de
manteaux de fourrures du plus grand effet. Leur face, moitié
rouge, moitié noire, présentait ce masque spécial que la «couleur
locale» impose en Europe aux diables des féeries. Sur leur tête se
dressaient des bouquets de plumes d'aigle déployés comme
l'éventail d'une señora et qui tremblaient à chaque mouvement de
leur chevelure noire. Ces chefs, au nombre d'une douzaine,
n'avaient point amené leurs femmes, malheureuses «squaws» qui ne
s'élèvent guère au-dessus de la condition d'esclaves.

Tel était le personnel de cette soirée, auquel le capitaine
faisait les honneurs du Fort-Reliance. On ne dansait pas, faute
d'orchestre; mais le buffet remplaçait avantageusement les
gagistes des bals européens. Sur la table s'élevait un pudding
pyramidal que Mrs. Joliffe avait confectionné de sa main; c'était
un énorme cône tronqué, composé de farine, de graisse de rennes et
de boeuf musqué, auquel manquaient peut-être les oeufs, le lait,
le citron recommandés par les traités de cuisine, mais qui
rachetait ce défaut par ses proportions gigantesques. Mrs. Joliffe
ne cessait de le débiter en tranches, et cependant l'énorme masse
résistait toujours. Sur la table figuraient aussi des piles de
sandwiches, dans lesquelles le biscuit de mer remplaçait les fines
tartines de pain anglais; entre deux tranches de biscuit qui,
malgré leur dureté, ne résistaient pas aux dents des Chipeways,
Mrs. Joliffe avait ingénieusement glissé de minces lanières de
«corn-beef,» sorte de boeuf salé, qui tenait la place du jambon
d'York et de la galantine truffée des buffets de l'ancien
continent. Quant aux rafraîchissements, le whisky et le gin, ils
circulaient dans de petits verres d'étain, sans parler d'un punch
gigantesque qui devait clore cette fête, dont les Indiens
parleront longtemps dans leurs wigwams.

Aussi que de compliments les époux Joliffe reçurent pendant cette
soirée! Mais aussi, quelle activité, quelle bonne grâce! Comme ils
se multipliaient! Avec quelle amabilité ils présidaient à la
distribution des rafraîchissements! Non! ils n'attendaient pas,
ils prévenaient les désirs de chacun. On n'avait pas le temps de
demander, de souhaiter même. Aux sandwiches succédaient les
tranches de l'inépuisable pudding! Au pudding, les verres de gin
ou de whisky!

«Non, merci, mistress Joliffe.

-- Vous êtes trop bon, caporal, je vous demanderai la permission
de respirer.

-- Mistress Joliffe, je vous assure que j'étouffe!

-- Caporal Joliffe, vous faites de moi ce que vous voulez.

-- Non, cette fois, mistress, non! c'est impossible!»

Telles étaient les réponses que s'attirait presque invariablement
l'heureux couple. Mais le caporal et sa femme insistaient
tellement que les plus récalcitrants finissaient par céder. Et
l'on mangeait sans cesse, et l'on buvait toujours! Et le ton des
conversations montait! Les soldats, les employés s'animaient. Ici
l'on parlait chasse, plus loin trafic. Que de projets formés pour
la saison prochaine! La faune entière des régions arctiques ne
suffirait pas à satisfaire ces chasseurs entreprenants. Déjà les
ours, les renards, les boeufs musqués, tombaient sous leurs
balles! Les castors, les rats, les hermines, les martres, les
wisons se prenaient par milliers dans leurs trappes! Les fourrures
précieuses s'entassaient dans les magasins de la Compagnie, qui,
cette année-là, réalisait des bénéfices hors de toute prévision.
Et, tandis que les liqueurs, abondamment distribuées, enflammaient
ces imaginations européennes, les Indiens, graves et silencieux,
trop fiers pour admirer, trop circonspects pour promettre,
laissaient dire ces langues babillardes, tout en absorbant, à
haute dose, l'eau de feu du capitaine Craventy.

Title:Le pays des fourruresFormat:Kobo ebookPublished:November 18, 2015Publisher:Consumer Oriented Ebooks PublisherLanguage:French

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