Le Tour du monde en quatre-vingts jours (illustré) by Jules Verne

Le Tour du monde en quatre-vingts jours (illustré)

byJules Verne

Kobo ebook | November 18, 2015 | French

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En l'année 1872, la maison portant le numéro 7 de Saville-row,
Burlington Gardens--maison dans laquelle Sheridan mourut en 1814--,
était habitée par Phileas Fogg, esq., l'un des membres les plus
singuliers et les plus remarqués du Reform-Club de Londres, bien qu'il
semblât prendre à tâche de ne rien faire qui pût attirer l'attention.

À l'un des plus grands orateurs qui honorent l'Angleterre, succédait
donc ce Phileas Fogg, personnage énigmatique, dont on ne savait rien,
sinon que c'était un fort galant homme et l'un des plus beaux gentlemen
de la haute société anglaise.

On disait qu'il ressemblait à Byron--par la tête, car il était
irréprochable quant aux pieds--, mais un Byron à moustaches et à
favoris, un Byron impassible, qui aurait vécu mille ans sans vieillir.

Anglais, à coup sûr, Phileas Fogg n'était peut-être pas Londonner. On ne
l'avait jamais vu ni à la Bourse, ni à la Banque, ni dans aucun des
comptoirs de la Cité. Ni les bassins ni les docks de Londres n'avaient
jamais reçu un navire ayant pour armateur Phileas Fogg. Ce gentleman ne
figurait dans aucun comité d'administration. Son nom n'avait jamais
retenti dans un collège d'avocats, ni au Temple, ni à Lincoln's-inn, ni
à Gray's-inn. Jamais il ne plaida ni à la Cour du chancelier, ni au Banc
de la Reine, ni à l'Échiquier, ni en Cour ecclésiastique. Il n'était ni
industriel, ni négociant, ni marchand, ni agriculteur. Il ne faisait
partie ni de l'_Institution royale de la Grande-Bretagne_, ni de
l'_Institution de Londres_, ni de l'_Institution des Artisans_, ni de
l'_Institution Russell_, ni de l'_Institution littéraire de l'Ouest_, ni de
l'_Institution du Droit_, ni de cette _Institution des Arts et des Sciences
réunis_, qui est placée sous le patronage direct de Sa Gracieuse Majesté.
Il n'appartenait enfin à aucune des nombreuses sociétés qui pullulent
dans la capitale de l'Angleterre, depuis la _Société de l'Armonica_
jusqu'à la _Société entomologique_, fondée principalement dans le but de
détruire les insectes nuisibles.

Phileas Fogg était membre du Reform-Club, et voilà tout.

À qui s'étonnerait de ce qu'un gentleman aussi mystérieux comptât parmi
les membres de cette honorable association, on répondra qu'il passa sur
la recommandation de MM. Baring frères, chez lesquels il avait un crédit
ouvert. De là une certaine «surface», due à ce que ses chèques étaient
régulièrement payés à vue par le débit de son compte courant
invariablement créditeur.

Ce Phileas Fogg était-il riche? Incontestablement. Mais comment il avait
fait fortune, c'est ce que les mieux informés ne pouvaient dire, et Mr.
Fogg était le dernier auquel il convînt de s'adresser pour l'apprendre.
En tout cas, il n'était prodigue de rien, mais non avare, car partout où
il manquait un appoint pour une chose noble, utile ou généreuse, il
l'apportait silencieusement et même anonymement.

En somme, rien de moins communicatif que ce gentleman. Il parlait aussi
peu que possible, et semblait d'autant plus mystérieux qu'il était
silencieux. Cependant sa vie était à jour, mais ce qu'il faisait était
si mathématiquement toujours la même chose, que l'imagination,
mécontente, cherchait au-delà.

Avait-il voyagé? C'était probable, car personne ne possédait mieux que
lui la carte du monde. Il n'était endroit si reculé dont il ne parût
avoir une connaissance spéciale. Quelquefois, mais en peu de mots, brefs
et clairs, il redressait les mille propos qui circulaient dans le club
au sujet des voyageurs perdus ou égarés; il indiquait les vraies
probabilités, et ses paroles s'étaient trouvées souvent comme inspirées
par une seconde vue, tant l'événement finissait toujours par les
justifier. C'était un homme qui avait dû voyager partout,--en esprit,
tout au moins.

Ce qui était certain toutefois, c'est que, depuis de longues années,
Phileas Fogg n'avait pas quitté Londres. Ceux qui avaient l'honneur de
le connaître un peu plus que les autres attestaient que--si ce n'est sur
ce chemin direct qu'il parcourait chaque jour pour venir de sa maison au
club--personne ne pouvait prétendre l'avoir jamais vu ailleurs. Son seul
passe-temps était de lire les journaux et de jouer au whist. À ce jeu du
silence, si bien approprié à sa nature, il gagnait souvent, mais ses
gains n'entraient jamais dans sa bourse et figuraient pour une somme
importante à son budget de charité. D'ailleurs, il faut le remarquer,
Mr. Fogg jouait évidemment pour jouer, non pour gagner. Le jeu était
pour lui un combat, une lutte contre une difficulté, mais une lutte sans
mouvement, sans déplacement, sans fatigue, et cela allait à son
caractère.

On ne connaissait à Phileas Fogg ni femme ni enfants,--ce qui peut
arriver aux gens les plus honnêtes,--ni parents ni amis,--ce qui est
plus rare en vérité. Phileas Fogg vivait seul dans sa maison de
Saville-row, où personne ne pénétrait. De son intérieur, jamais il
n'était question. Un seul domestique suffisait à le servir. Déjeunant,
dînant au club à des heures chronométriquement déterminées, dans la même
salle, à la même table, ne traitant point ses collègues, n'invitant
aucun étranger, il ne rentrait chez lui que pour se coucher, à minuit
précis, sans jamais user de ces chambres confortables que le Reform-Club
tient à la disposition des membres du cercle. Sur vingt-quatre heures,
il en passait dix à son domicile, soit qu'il dormît, soit qu'il
s'occupât de sa toilette. S'il se promenait, c'était invariablement,
d'un pas égal, dans la salle d'entrée parquetée en marqueterie, ou sur
la galerie circulaire, au-dessus de laquelle s'arrondit un dôme à
vitraux bleus, que supportent vingt colonnes ioniques en porphyre rouge.
S'il dînait ou déjeunait, c'étaient les cuisines, le garde-manger,
l'office, la poissonnerie, la laiterie du club, qui fournissaient à sa
table leurs succulentes réserves; c'étaient les domestiques du club,
graves personnages en habit noir, chaussés de souliers à semelles de
molleton, qui le servaient dans une porcelaine spéciale et sur un
admirable linge en toile de Saxe; c'étaient les cristaux à moule perdu
du club qui contenaient son sherry, son porto ou son claret mélangé de
cannelle, de capillaire et de cinnamome; c'était enfin la glace du
club--glace venue à grands frais des lacs d'Amérique--qui entretenait
ses boissons dans un satisfaisant état de fraîcheur.

Si vivre dans ces conditions, c'est être un excentrique, il faut
convenir que l'excentricité a du bon!

La maison de Saville-row, sans être somptueuse, se recommandait par un
extrême confort. D'ailleurs, avec les habitudes invariables du
locataire, le service s'y réduisait à peu. Toutefois, Phileas Fogg
exigeait de son unique domestique une ponctualité, une régularité
extraordinaires. Ce jour-là même, 2 octobre, Phileas Fogg avait donné
son congé à James Forster--ce garçon s'étant rendu coupable de lui avoir
apporté pour sa barbe de l'eau à quatre-vingt-quatre degrés Fahrenheit
au lieu de quatre-vingt-six--, et il attendait son successeur, qui
devait se présenter entre onze heures et onze heures et demie.

Phileas Fogg, carrément assis dans son fauteuil, les deux pieds
rapprochés comme ceux d'un soldat à la parade, les mains appuyées sur
les genoux, le corps droit, la tête haute, regardait marcher l'aiguille
de la pendule,--appareil compliqué qui indiquait les heures, les
minutes, les secondes, les jours, les quantièmes et l'année. À onze
heures et demie sonnant, Mr. Fogg devait, suivant sa quotidienne
habitude, quitter la maison et se rendre au Reform-Club.

En ce moment, on frappa à la porte du petit salon dans lequel se tenait
Phileas Fogg.

James Forster, le congédié, apparut.

«Le nouveau domestique», dit-il.

Un garçon âgé d'une trentaine d'années se montra et salua.

«Vous êtes Français et vous vous nommez John? lui demanda Phileas Fogg.

--Jean, n'en déplaise à monsieur, répondit le nouveau venu, Jean
Passepartout, un surnom qui m'est resté, et que justifiait mon aptitude
naturelle à me tirer d'affaire. Je crois être un honnête garçon,
monsieur, mais, pour être franc, j'ai fait plusieurs métiers. J'ai été
chanteur ambulant, écuyer dans un cirque, faisant de la voltige comme
Léotard, et dansant sur la corde comme Blondin; puis je suis devenu
professeur de gymnastique, afin de rendre mes talents plus utiles, et,
en dernier lieu, j'étais sergent de pompiers, à Paris. J'ai même dans
mon dossier des incendies remarquables. Mais voilà cinq ans que j'ai
quitté la France et que, voulant goûter de la vie de famille, je suis
valet de chambre en Angleterre. Or, me trouvant sans place et ayant
appris que M. Phileas Fogg était l'homme le plus exact et le plus
sédentaire du Royaume-Uni, je me suis présenté chez monsieur avec
l'espérance d'y vivre tranquille et d'oublier jusqu'à ce nom de
Passepartout...

Title:Le Tour du monde en quatre-vingts jours (illustré)Format:Kobo ebookPublished:November 18, 2015Publisher:Consumer Oriented Ebooks PublisherLanguage:French

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ISBN:9990051230161

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