Le village aérien by Jules Verne

Le village aérien

byJules Verne

Kobo ebook | December 9, 2015 | French

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«Et le Congo américain, demanda Max Huber, il n'en est donc pas
encore question?...

-- À quoi bon, mon cher Max?... répondit John Cort. Est-ce que les
vastes espaces nous manquent aux États-Unis?... Que de régions
neuves et désertes à visiter entre l'Alaska et le Texas!... Avant
d'aller coloniser au dehors, mieux vaut coloniser au dedans, je
pense...

-- Eh! mon cher John, les nations européennes finiront par s'être
partagé l'Afrique, si les choses continuent -- soit une superficie
d'environ trois milliards d'hectares!... Les Américains les
abandonneront-ils en totalité aux Anglais, aux Allemands, aux
Hollandais, aux Portugais, aux Français, aux Italiens, aux
Espagnols, aux Belges?...

-- Les Américains n'en ont que faire -- pas plus que les Russes,
répliqua John Cort, et pour la même raison...

-- Laquelle?

-- C'est qu'il est inutile de se fatiguer les jambes, lorsqu'il
suffit d'étendre le bras...

-- Bon! mon cher John, le gouvernement fédéral réclamera, un jour
ou l'autre, sa part du gâteau africain... Il y a un Congo
français, un Congo belge, un Congo allemand, sans compter le Congo
indépendant, et celui-ci n'attend que l'occasion de sacrifier son
indépendance!... Et tout ce pays que nous venons de parcourir
depuis trois mois...

-- En curieux, en simples curieux, Max, non en conquérants...

-- La différence n'est pas considérable, digne citoyen des États-
Unis, déclara Max Huber. Je le répète, en cette partie de
l'Afrique, l'Union pourrait se tailler une colonie superbe... On
trouve là des territoires fertiles qui ne demandent qu'à utiliser
leur fertilité, sous l'influence d'une irrigation généreuse dont
la nature a fait tous les frais. Ils possèdent un réseau liquide
qui ne tarit jamais...

-- Même par cette abominable chaleur, observa John Cort, en
épongeant son front calciné par le soleil tropical.

-- Bah! n'y prenons plus garde! reprit Max Huber. Est-ce que nous
ne sommes pas acclimatés, je dirai négrifiés, si vous n'y voyez
pas d'inconvénient, cher ami?... Nous voici en mars seulement, et
parlez-moi des températures de juillet, d'août, lorsque les rayons
solaires vous percent la peau comme des vrilles de feu!...

-- N'importe, Max, nous aurons quelque peine à devenir Pahouins ou
Zanzibarites, avec notre léger épiderme de Français et
d'Américain! J'en conviens, cependant, nous allons achever une
belle et intéressante campagne que la bonne fortune a favorisée...
Mais il me tarde d'être de retour à Libreville, de retrouver dans
nos factoreries un peu de cette tranquillité, de ce repos qui est
bien dû à des voyageurs après les trois mois d'un tel voyage...

-- D'accord, ami John, cette aventureuse expédition a présenté
quelque intérêt. Pourtant, l'avouerai-je, elle ne m'a pas donné
tout ce que j'en attendais...

-- Comment, Max, plusieurs centaines de milles à travers un pays
inconnu, pas mal de dangers affrontés au milieu de tribus peu
accueillantes, des coups de feu échangés à l'occasion contre des
coups de sagaies et des volées de flèches, des chasses que le lion
numide et la panthère libyenne ont daigné honorer de leur
présence, des hécatombes d'éléphants faites au profit de notre
chef Urdax, une récolte d'ivoire de premier choix qui suffirait à
fournir de touches les pianos du monde entier!... Et vous ne vous
déclarez pas satisfait...

-- Oui et non, John. Tout cela forme le menu ordinaire des
explorateurs de l'Afrique centrale... C'est ce que le lecteur
rencontre dans les récits des Barth, des Burton, des Speke, des
Grant, des du Chaillu, des Livingstone, des Stanley, des Serpa
Pinto, des Anderson, des Cameron, des Mage, des Brazza, des
Gallieni, des Dibowsky, des Lejean, des Massari, des Wissemann,
des Buonfanti, des Maistre...»

Le choc de l'avant-train du chariot contre une grosse pierre coupa
net la nomenclature des conquérants africains que déroulait Max
Huber. John Cort en profita pour lui dire:

«Alors vous comptiez trouver autre chose au cours de notre
voyage?...

-- Oui, mon cher John.

-- De l'imprévu?...

-- Mieux que de l'imprévu, lequel, je le reconnais volontiers, ne
nous a pas fait défaut...

-- De l'extraordinaire?...

-- C'est le mot, mon ami, et, pas une fois, pas une seule, je n'ai
eu l'occasion de la jeter aux échos de la vieille Libye, cette
énorme qualification de _portentosa Africa _due aux blagueurs
classiques de l'Antiquité...

-- Allons, Max, je vois qu'une âme française est plus difficile à
contenter...

-- Qu'une âme américaine... je l'avoue, John, si les souvenirs que
vous emportez de notre campagne vous suffisent...

-- Amplement, Max.

-- Et si vous revenez content...

-- Content... surtout d'en revenir!

-- Et vous pensez que des gens qui liraient le récit de ce voyage
s'écrieraient: «Diable, voilà qui est curieux!»

-- Ils seraient exigeants, s'ils ne le criaient pas!

-- À mon avis, ils ne le seraient pas assez...

-- Et le seraient, sans doute, riposta John Cort, si nous avions
terminé notre expédition dans l'estomac d'un lion ou dans le
ventre d'un anthropophage de l'Oubanghi...

-- Non, John, non, et, sans aller jusqu'à ce genre de dénouement
qui, d'ailleurs, n'est pas dénué d'un certain intérêt pour les
lecteurs et même pour les lectrices, en votre âme et conscience,
devant Dieu et devant les hommes, oseriez-vous jurer que nous
ayons découvert et observé plus que n'avaient déjà observé et
découvert nos devanciers dans l'Afrique centrale?...

-- Non, en effet, Max.

-- Eh bien, moi, j'espérais être plus favorisé...

-- Gourmand, qui prétend faire une vertu de sa gourmandise!
répliqua John Cort. Pour mon compte, je me déclare repu, et je
n'attendais pas de notre campagne plus qu'elle n'a donné...

-- C'est-à-dire rien, John.

-- D'ailleurs, Max, le voyage n'est pas encore terminé, et,
pendant les cinq ou six semaines que nécessitera le parcours d'ici
à Libreville...

-- Allons donc! s'écria Max Huber, un simple cheminement de
caravane..., le trantran ordinaire des étapes... une promenade en
diligence, comme au bon temps...

-- Qui sait?...» dit John Cort.

Cette fois, le chariot s'arrêta pour la halte du soir au bas d'un
tertre couronné de cinq ou six beaux arbres, les seuls qui se
montrassent sur cette vaste plaine, illuminée alors des feux du
soleil couchant.

Il était sept heures du soir. Grâce à la brièveté du crépuscule
sous cette latitude du neuvième degré nord, la nuit ne tarderait
pas à s'étendre. L'obscurité serait même profonde, car d'épais
nuages allaient voiler le rayonnement stellaire, et le croissant
de la lune venait de disparaître à l'horizon de l'ouest.

Le chariot, uniquement destiné au transport des voyageurs, ne
contenait ni marchandises ni provisions. Que l'on se figure une
sorte de wagon disposé sur quatre roues massives, et mis en
mouvement par un attelage de six boeufs. À la partie antérieure
s'ouvrait une porte. Éclairé de petites fenêtres latérales, le
wagon se divisait en deux chambres contiguës que séparait une
cloison. Celle du fond était réservée à deux jeunes gens de vingt-
cinq à vingt-six ans, l'un américain, John Cort, l'autre français,
Max Huber. Celle de l'avant était occupée par un trafiquant
portugais nommé Urdax, et par le «foreloper» nommé Khamis. Ce
foreloper, -- c'est-à-dire l'homme qui ouvre la marche d'une
caravane, -- était indigène du Cameroun et très entendu à ce
difficile métier de guide à travers les brûlants espaces de
l'Oubanghi.

Il va de soi que la construction de ce wagon-chariot ne laissait
rien à reprendre au point de vue de la solidité. Après les
épreuves de cette longue et pénible expédition, sa caisse en bon
état, ses roues à peine usées au cercle de la jante, ses essieux
ni fendus ni faussés, on eût dit qu'il revenait d'une simple
promenade de quinze à vingt lieues, alors que son parcours se
chiffrait par plus de deux mille kilomètres.

Trois mois auparavant, ce véhicule avait quitté Libreville, la
capitale du Congo français. De là, en suivant la direction de
l'est, il s'était avancé sur les plaines de l'Oubanghi plus loin
que le cours du Bahar-el-Abiad, l'un des tributaires qui versent
leurs eaux dans le sud du lac Tchad.

C'est à l'un des principaux affluents de la rive droite du Congo
ou Zaïre que cette contrée doit son nom. Elle s'étend à l'est du
Cameroun allemand, dont le gouverneur est le consul général
d'Allemagne de l'Afrique occidentale, et elle ne saurait être
actuellement délimitée par un trait précis sur les cartes, même
les plus modernes. Si ce n'est pas le désert, -- un désert à
végétation puissante, qui n'aurait aucun point de ressemblance
avec le Sahara, -- c'est du moins une immense région, sur laquelle
se disséminent des villages à grande distance les uns des autres.
Les peuplades y guerroient sans cesse, s'asservissent ou s'entre-
tuent, et s'y nourrissent encore de chair humaine, tels les
Moubouttous, entre le bassin du Nil et celui du Congo. Et, ce qui
est abominable, les enfants servent d'ordinaire à l'assouvissement
de ces instincts du cannibalisme. Aussi, les missionnaires se
dévouent-ils pour sauver ces petites créatures, soit en les
enlevant par force, soit en les rachetant, et ils les élèvent
chrétiennement dans les missions établies le long du fleuve
Siramba. Qu'on ne l'oublie pas, ces missions ne tarderaient pas à
succomber faute de ressources, si la générosité des États
européens, celle de la France en particulier, venait à s'éteindre.

Title:Le village aérienFormat:Kobo ebookPublished:December 9, 2015Publisher:Consumer Oriented Ebooks PublisherLanguage:French

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ISBN:9990051294613

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