Les Chasseurs d'abeilles by Aimard Gustave

Les Chasseurs d'abeilles

byAimard Gustave

Kobo ebook | April 4, 2017 | French

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Une rencontre dans le far-west

 

Depuis la découverte des riches placeres de la Californie et de la rivière Frazer, l’Amérique septentrionale est entrée dans une ère de transformation tellement active, la civilisation a si bien marché à pas de géant que, pour les poètes et les rêveurs amoureux des grands spectacles de la nature, il n’est plus qu’une contrée, encore aujourd’hui presque inconnue, où ils puissent jouir de l’aspect majestueux et grandiose des mystérieuses savanes américaines.

C’est là seulement que se dérouleront à leurs yeux éblouis, avec leurs émouvants contrastes et leurs harmonies saisissantes, ces immenses océans de verdure ou de sable qui s’étendent à l’infini, silencieux, sombres et menaçants, sous le regard tout-puissant du Créateur.

Cette contrée, dont les coups pressés de la pioche des squatters n’ont pas encore troublé les échos, est le Far-West, c’est-à-dire l’ouest lointain.

Là les Indiens règnent encore en maîtres, sillonnant dans tous les sens, au galop de mustangs aussi indomptés qu’eux-mêmes, ces vastes solitudes dont ils connaissent tous les mystères, chassant les bisons et les chevaux sauvages, guerroyant entre eux ou poursuivant à outrance les chasseurs et les trappeurs blancs assez téméraires pour oser s’aventurer dans ce dernier et formidable refuge des Peaux-Rouges.

Le 27 juillet 1858, trois heures environ avant le coucher du soleil, un cavalier, monté sur un magnifique mustang, suivait insoucieusement les rives du rio Vermejo, affluent perdu du rio Grande del Norte, dans lequel il se jette après un parcours de soixante-dix à quatre-vingts lieues à travers le désert.

Ce cavalier, revêtu du costume de cuir des chasseurs mexicains, était, autant qu’on en pouvait juger, un homme d’une trentaine d’années au plus ; il avait la taille haute et bien prise, les manières élégantes et les gestes gracieux. Les lignes de son visage étaient fières et arrêtées, et ses traits hardis, empreints d’une expression de franchise et de bonté, inspiraient, au premier coup d’œil, le respect et la sympathie.

Ses yeux bleus, au regard doux et voilé comme celui d’une femme, les épaisses boucles de ses cheveux blonds qui s’échappaient en larges touffes de dessous les ailes de son chapeau de poil de vigogne et ruisselaient en désordre sur ses épaules, la blancheur mate de sa peau, qui tranchait avec le teint olivâtre légèrement bronzé particulier aux Mexicains, donnaient à supposer qu’il n’avait pas vu le jour sous le climat de l’Amérique espagnole.

Cet homme, à l’apparence si paisible et si peu redoutable, cachait sous une enveloppe légèrement efféminée un courage de lion que rien ne pouvait non pas émouvoir, mais seulement étonner ; la peau fine et presque diaphane de ses mains blanches aux ongles rosés servait d’enveloppe à des nerfs d’acier.

Au moment où nous le mettons en scène, ce personnage semblait être à moitié endormi sur la selle et laissait aller à son gré son mustang, qui profitait de cette liberté, à laquelle il n’était pas accoutumée pour s’arrêter presque à chaque pas et happer du bout des lèvres les brins d’herbes jaunis par le soleil qu’il rencontrait sur son chemin.

L’endroit où se trouvait notre cavalier était une plaine assez vaste, partagée en deux parties égales par le rio Vermejo, dont les rives étaient escarpées et semées çà et là de rochers pelés et grisâtres.

Cette plaine était encaissée entre deux chaînes de collines qui s’élevaient à droite et à gauche par des ondulations successives, jusqu’à former à l’horizon de hauts pics couverts de neige sur lesquels jouaient les lueurs purpurines du couchant.

Cependant, malgré la somnolence réelle ou affectée du cavalier, parfois ses yeux s’ouvraient à demi, et sans tourner la tête il jetait autour de lui un regard investigateur, sans que pour cela un muscle de son visage trahît une appréhension, bien pardonnable du reste, dans une région où l’ennemi le moins redoutable pour l’homme est le jaguar.

Le voyageur ou le chasseur, car nous ne savons encore qui il est, continuait sa route, d’une allure de plus en plus lente et insoucieuse ; il venait de passer à une cinquantaine de pas environ d’un rocher qui s’élevait comme une sentinelle solitaire sur la rive du rio Vermejo, lorsque de derrière ce rocher, où il se tenait probablement en embuscade, sortit à demi un homme armé d’un rifle américain.

Cet individu examina un instant avec la plus profonde attention le voyageur, puis il épaula vivement son rifle, pressa la détente, et le coup partit.

Le cavalier bondit sur sa selle, poussa un cri étouffé, ouvrit les bras, abandonna les étriers et roula sur l’herbe, où, après quelques convulsions, il resta immobile.

Le cheval épouvanté se cabra, lança quelques ruades et partit à fond de train dans la direction des bois éparpillés sur les collines, au milieu desquels il ne tarda pas à disparaître.

Après avoir si adroitement abattu son homme, l’assassin laissa tomber à terre la crosse de son arme et, ôtant son chapeau de poil de vigogne, il s’essuya le front en murmurant avec une expression de vanité satisfaite :

— Canarios ! pour cette fois, je crois que ce démon de partisan n’en reviendra pas : je dois lui avoir brisé la colonne vertébrale. Quel beau coup ! Ces imbéciles qui me soutenaient, à la Venta, qu’il était sorcier et que, si je ne mettais pas une balle d’argent dans mon rifle, je ne parviendrais pas à le tuer, que diraient-ils maintenant en le voyant ainsi étendu ? Allons, j’ai loyalement gagné mes cent piastres ! Ce n’est pas malheureux ! J’ai eu assez de peine à réussir ! Que la Sainte Vierge soit bénie pour la protection qu’elle a daigné m’accorder ! je ne manquerai pas de lui en être reconnaissant.

Tout en parlant ainsi, le digne homme avait rechargé son rifle, avec le soin le plus minutieux.

— Ouf ! continua-t-il en s’asseyant sur une motte de gazon, je suis fatigué de l’avoir guetté si longtemps ! Si j’allais m’assurer qu’il est bien mort ? Ma foi ! non, il n’aurait qu’à respirer encore et m’allonger une navajada ! Pas si bête ! j’aime mieux attendre ici tranquille en fumant une cigarette : si dans une heure il n’a pas bougé, c’est que tout sera fini, et alors je me risquerai ! Rien ne me presse, moi ; ajouta-t-il avec un sourire sinistre.

Alors, de l’air le plus calme, il prit du tabac dans sa poche, tordit un pajillo, l’alluma et commença à fumer avec le plus grand sang-froid du monde, tout en surveillant du coin de l’œil le cadavre couché à quelques pas de lui.

Nous profiterons de ce moment de répit pour faire faire au lecteur plus ample connaissance avec cet intéressant personnage.

C’était un homme d’une taille un peu au-dessous de la moyenne, mais la largeur de ses épaules et la grosseur de ses membres indiquaient qu’il devait être doué d’une grande force musculaire ; il avait un front déprimé et fuyant comme celui d’une bête fauve, son nez long et recourbé retombait sur une bouche large aux lèvres minces et garnie de dents blanches aiguës et mal rangées ; ses yeux gris, petits, et au regard louche, imprimaient à sa physionomie une expression sinistre.

Cet homme portait un costume de chasseur semblable à celui du cavalier, c’est-à-dire des calzoneras de cuir serrées à la hanche par une faja ou ceinture de soie, et tombant jusqu’au genou, attachées au-dessous des botas vaqueras destinées à garantir les jambes. Une espèce de jaquette ou de blouse aussi de cuir lui couvrait le haut du corps ; cette blouse, ouverte comme une chemise, n’avait que des demi-manches ; un machete ou sabre droit passé sans fourreau dans un anneau de fer pendait sur sa hanche gauche, et une gibecière qui paraissait bien garnie était maintenue à son côté droit par une lanière de bison jeté en bandoulière ; un zarapé de fabrique indienne bariolé de couleurs voyantes était placé à terre auprès de lui.

Cependant le temps se passait ; une heure et demie était écoulée déjà sans que notre homme, qui fumait cigarette sur cigarette, parût se décider à aller s’assurer de la mort de celui qu’il avait si traîtreusement visé de derrière un rocher.

Pourtant, depuis sa chute, le cavalier avait conservé l’immobilité la plus complète ; attentivement surveillé par son assassin, celui-ci ne lui avait pas vu faire le plus léger mouvement. Les zopilotes et les condors, attirés sans doute par l’odeur du cadavre, commençaient à tournoyer en longs cercles au-dessus de lui en poussant des cris rauques et discordants ; le soleil, sur le point de disparaître, n’apparaissait plus que sous la forme d’un globe de feu presque au niveau de la ligne de l’horizon ; il fallait prendre un parti. L’assassin se leva à contre-cœur.

— Bah ! murmura-t-il, il doit être bien mort à présent, ou sinon il faut qu’il ait l’âme chevillée dans le ventre ! Allons voir ! Cependant, comme la prudence est la mère de la sûreté, soyons prudent !

Et, comme pour appuyer ce raisonnement, il sortit de sa jarretière le couteau affilé que tout Mexicain y porte afin de couper la reata, si un ennemi lui jette le lazo autour du cou ; après avoir fait plier la lame sur une pierre et s’être assuré que la pointe n’était pas cassée, il se décida enfin à s’approcher du corps, toujours immobile, à l’endroit où il était tombé.

Title:Les Chasseurs d'abeillesFormat:Kobo ebookPublished:April 4, 2017Publisher:YADELanguage:French

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ISBN:9990052759050

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