Michel Strogoff: De Moscou a Irkoutsk by Jules Verne

Michel Strogoff: De Moscou a Irkoutsk

byJules Verne

Kobo ebook | December 9, 2015 | French

Pricing and Purchase Info

$1.32

Available for download

Not available in stores

about

Ces paroles étaient échangées à deux heures du matin, au moment où la
fête, donnée au Palais-Neuf, était dans toute sa magnificence.

Pendant cette soirée, la musique des régiments de Préobrajensky et de
Paulowsky n'avait cessé de jouer ses polkas, ses mazurkas, ses
scottischs et ses valses, choisies parmi les meilleures du répertoire.
Les couples de danseurs et de danseuses se multipliaient à l'infini à
travers les splendides salons de ce palais, élevé a quelques pas de la
«vieille maison de pierres», où tant de drames terribles s'étaient
accomplis autrefois, et dont les échos se réveillèrent, cette nuit-là,
pour répercuter des motifs de quadrilles.

Le grand maréchal de la cour était, d'ailleurs, bien secondé dans ses
délicates fonctions. Les grands-ducs et leurs aides de camp, les
chambellans de service, les officiers du palais présidaient eux-mêmes à
l'organisation des danses. Les grandes-duchesses, couvertes de diamants,
les dames d'atour, revêtues de leurs costumes de gala, donnaient
vaillamment l'exemple aux femmes des hauts fonctionnaires militaires et
civils de l'ancienne «ville aux blanches pierres». Aussi, lorsque le
signal de la «polonaise» retentit, quand les invités de tout rang
prirent part à cette promenade cadencée, qui, dans les solennités de ce
genre, a toute l'importance d'une danse nationale, le mélange des
longues robes étagées de dentelles et des uniformes chamarrés de
décorations offrit-il un coup d'œil indescriptible, sous la lumière de
cent lustres que décuplait la réverbération des glaces.

Ce fut un éblouissement.

D'ailleurs, le grand salon, le plus beau de tous ceux que possède le
Palais-Neuf, faisait à ce cortège de hauts personnages et de femmes
splendidement parées un cadre digne de leur magnificence. La riche
voûte, avec ses dorures, adoucies déjà sous la patine du temps, était
comme étoilée de points lumineux. Les brocarts des rideaux et des
portières, accidentés de plis superbes, s'empourpraient de tons chauds,
qui se cassaient violemment aux angles de la lourde étoffe.

A travers les vitres des vastes baies arrondies en plein cintre, la
lumière dont les salons étaient imprégnés, tamisée par une buée légère,
se manifestait au dehors comme un reflet d'incendie et tranchait
vivement avec la nuit qui, pendant quelques heures, enveloppait ce
palais étincelant. Aussi, ce contraste attirait-il l'attention de ceux
des invités que les danses ne réclamaient pas. Lorsqu'ils s'arrêtaient
aux embrasures des fenêtres, ils pouvaient apercevoir quelques clochers,
confusément estompés dans l'ombre, qui profilaient çà et là leurs
énormes silhouettes. Au-dessous des balcons sculptés, ils voyaient se
promener silencieusement de nombreuses sentinelles, le fusil
horizontalement couché sur l'épaule, et dont le casque pointu
s'empanachait d'une aigrette de flamme sous l'éclat des feux lancés au
dehors. Ils entendaient aussi le pas des patrouilles qui marquait la
mesure sur les dalles de pierre, avec plus de justesse peut-être que le
pied des danseurs sur le parquet des salons. De temps en temps, le cri
des factionnaires se répétait de poste en poste, et, parfois, un appel
de trompette, se mêlant aux accords de l'orchestre, jetait ses notes
claires au milieu de l'harmonie générale.

Plus bas encore, devant la façade, des masses sombres se détachaient sur
les grands cônes de lumière que projetaient les fenêtres du Palais-Neuf.
C'étaient des bateaux qui descendaient le cours d'une rivière, dont les
eaux, piquées par la lueur vacillante de quelques fanaux, baignaient les
premières assises des terrasses.

Le principal personnage du bal, celui qui donnait cette fête, et auquel
le général Kissoff avait attribué une qualification réservée aux
souverains, était simplement vêtu d'un uniforme d'officier des chasseurs
de la garde. Ce n'était point affectation de sa part, mais habitude d'un
homme peu sensible aux recherches de l'apparat. Sa tenue contrastait
donc avec les costumes superbes qui se mélangeaient autour de lui, et
c'est même ainsi qu'il se montrait, la plupart du temps, au milieu de
son escorte de Géorgiens, de Cosaques, de Lesghiens, éblouissants
escadrons, splendidement revêtus des brillants uniformes du Caucase.

Ce personnage, haut de taille, l'air affable, la physionomie calme, le
front soucieux cependant, allait d'un groupe à l'autre, mais il parlait
peu, et même il ne semblait prêter qu'une vague attention, soit aux
propos joyeux des jeunes invités, soit aux paroles plus graves des hauts
fonctionnaires ou des membres du corps diplomatique qui représentaient
près de lui les principaux États de l'Europe. Deux ou trois de ces
perspicaces hommes politiques--physionomistes par état--avaient bien cru
observer sur le visage de leur hôte quelque symptôme d'inquiétude, dont
la cause leur échappait, mais pas un seul ne se fût permis de
l'interroger à ce sujet. En tout cas, l'intention de l'officier des
chasseurs de la garde était, à n'en pas douter, que ses secrètes
préoccupations ne troublassent cette fête en aucune façon, et comme il
était un de ces rares souverains auxquels presque tout un monde s'est
habitué à obéir, même en pensée, les plaisirs du bal ne se ralentirent
pas un instant.

Cependant, le général Kissoff attendait que l'officier auquel il venait
de communiquer la dépêche expédiée de Tomsk lui donnât l'ordre de se
retirer, mais celui-ci restait silencieux. Il avait pris le télégramme,
il l'avait lu, et son front s'assombrit davantage. Sa main se porta même
involontairement à la garde de son épée et remonta vers ses yeux,
qu'elle voila un instant. On eût dit que l'éclat des lumières le
blessait et qu'il recherchait l'obscurité pour mieux voir en lui-même.

«Ainsi, reprit-il après avoir conduit le général Kissoff dans
l'embrasure d'une fenêtre, depuis hier nous sommes sans communication
avec le grand-duc mon frère?

--Sans communication, sire, et il est à craindre que les dépêches ne
puissent bientôt plus passer la frontière sibérienne.

--Mais les troupes des provinces de l'Amour et d'Iakoutsk, ainsi que
celles de la Transbaikalie, ont reçu l'ordre de marcher immédiatement
sur Irkoutsk?

--Cet ordre a été donné par le dernier télégramme que nous avons pu
faire parvenir au delà du lac Baïkal.

--Quant aux gouvernements de l'Yeniseisk, d'Omsk, de Sémipalatinsk, de
Tobolsk, nous sommes toujours en communication directe avec eux depuis
le début de l'invasion?

--Oui, sire, nos dépêches leur parviennent, et nous avons la certitude,
à l'heure qu'il est, que les Tartares ne se sont pas avancés au delà de
l'Irtyche et de l'Obi.

--Et du traître Ivan Ogareff, on n'a aucune nouvelle?

--Aucune, répondit le général Kissoff. Le directeur de la police ne
saurait affirmer s'il a passé ou non la frontière.

--Que son signalement soit immédiatement envoyé à Nijni-Novgorod, à
Perm, à Ékaterinbourg, à Kassimow, à Tioumen, à Ichim, à Omsk, à Élamsk,
à Kolyvan, à Tomsk, à tous les postes télégraphiques avec lesquels le
fil correspond encore!

--Les ordres de Votre Majesté vont être exécutés à l'instant, répondit
le général Kissoff.

--Silence sur tout ceci!»

Puis, ayant fait un signe de respectueuse adhésion, le général, après
s'être incliné, se confondit d'abord dans la foule, et quitta bientôt
les salons, sans que son départ eût été remarqué.

Quant à l'officier, il resta rêveur pendant quelques instants, et
lorsqu'il revint se mêler aux divers groupes de militaires et d'hommes
politiques qui s'étaient formés sur plusieurs points des salons, son
visage avait repris tout le calme dont il s'était un moment départi.

Title:Michel Strogoff: De Moscou a IrkoutskFormat:Kobo ebookPublished:December 9, 2015Publisher:Consumer Oriented Ebooks PublisherLanguage:French

The following ISBNs are associated with this title:

ISBN:9990051294835

Look for similar items by category:

Reviews