Nord contre sud by Jules Verne

Nord contre sud

byJules Verne

Kobo ebook | December 9, 2015 | French

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La Floride, qui avait été annexée à la grande fédération
américaine en 1819, fut érigée en État quelques années plus tard.
Par cette annexion, le territoire de la République s'accrut de
soixante-sept mille milles carrés. Mais l'astre floridien ne
brille que d'un éclat secondaire au firmament des trente-sept
étoiles qui constellent le pavillon des États-Unis d'Amérique.

Ce n'est qu'une étroite et basse langue de terre, cette Floride.
Son peu de largeur ne permet pas aux rivières qui l'arrosent -- le
Saint-John excepté -- d'y acquérir quelque importance. Avec un
relief si peu accusé, les cours d'eau n'ont pas la pente
nécessaire pour y devenir rapides. Point de montagnes à sa
surface. À peine quelques lignes de ces «bluffs» ou collines, si
nombreux dans la région centrale et septentrionale de l'Union.
Quant à sa forme, on peut la comparer à une queue de castor qui
trempe dans l'Océan, entre l'Atlantique à l'est et le golfe du
Mexique à l'ouest.

La Floride n'a donc aucun voisin, si ce n'est la Géorgie dont la
frontière, vers le nord, confine à la sienne. Cette frontière
forme l'isthme qui rattache la péninsule au continent.

En somme, la Floride se présente comme une contrée à part, étrange
même, avec ses habitants moitié Espagnols, moitié Américains, et
ses Indiens Séminoles, bien différents de leurs congénères du Far-
West. Si elle est aride, sablonneuse, presque toute bordée de
dunes formées par les atterrissements successifs de l'Atlantique
sur le littoral du sud, sa fertilité est merveilleuse à la surface
des plaines septentrionales. Son nom, elle le justifie à souhait.
La flore y est superbe, puissante, d'une exubérante variété. Cela
tient, sans doute, à ce que cette portion du territoire est
arrosée par le Saint-John. Ce fleuve s'y déroule largement, du sud
au nord, sur un parcours de deux cent cinquante milles, dont cent
sept sont aisément navigables jusqu'au lac Georges. La longueur,
qui manque aux rivières transversales, ne lui fait point défaut,
grâce à son orientation. De nombreux rios l'enrichissent en s'y
mêlant au fond des criques multiples de ses deux rives. Le Saint-
John est donc la principale artère du pays. Elle le vivifie de ses
eaux -- ce sang qui coule dans les veines terrestres.

Le 7 février 1862, le steam-boat _Shannon_ descendait le Saint-
John. À quatre heures du soir, il devait faire escale au petit
bourg de Picolata, après avoir desservi les stations supérieures
du fleuve et les divers forts des comtés de Saint-Jean et de
Putnam. Quelques milles au delà, il allait entrer dans le comté de
Duval, qui se développe jusqu'au comté de Nassau, délimité par la
rivière dont il a pris le nom.

Picolata, par elle-même, n'a pas grande importance; mais ses
alentours sont riches en plantations d'indigo, en rizières, en
champs de cotonniers et de cannes à sucre, en immenses cyprières.
Aussi, les habitants n'y manquent-ils point dans un assez large
rayon. D'ailleurs, sa situation lui vaut un mouvement relatif de
marchandises et de voyageurs. C'est le point d'embarquement de
Saint-Augustine, une des principales villes de la Floride
orientale, située à quelque douze milles, sur cette partie du
littoral océanien que défend la longue île d'Anastasia. Un chemin
presque droit met en communication le bourg et la ville.

Ce jour-là, aux abords de l'escale de Picolata, on eût compté un
plus grand nombre de voyageurs qu'à l'ordinaire. Quelques rapides
voitures, des «stages», sortes de véhicules à huit places, attelés
de quatre ou six mules qui galopent comme des enragées sur cette
route, à travers le marécage, les avaient amenés de Saint-
Augustine. Il importait de ne point manquer le passage du steam-
boat, si l'on ne voulait éprouver un retard d'au moins quarante-
huit heures, avant d'avoir pu regagner les villes, bourgs, forts
ou villages bâtis en aval. En effet, le _Shannon _ne dessert pas
quotidiennement les deux rives du Saint-John, et, à cette époque,
il était seul à faire le service de transport. Il faut donc être à
Picolata, au moment où il y fait escale. Aussi, les voitures
avaient-elles déposé, une heure avant, leur contingent de
passagers.

En ce moment, il s'en trouvait une cinquantaine sur l'appontement
de Picolata. Ils attendaient, non sans causer avec une certaine
animation. On eut pu remarquer qu'ils se divisaient en deux
groupes, peu enclins à se rapprocher l'un de l'autre. Était-ce
donc quelque grave affaire d'intérêt, quelque compétition
politique, qui les avait attirés à Saint-Augustine? En tout cas,
on peut affirmer que l'entente ne s'était point faite entre eux.
Venus en ennemis, ils s'en retournaient de même. Cela ne se voyait
que trop aux regards irrités qui s'échangeaient, à la démarcation
établie entre les deux groupes, à quelques paroles malsonnantes
dont le sens provocateur semblait n'échapper à personne.

Cependant de longs sifflets venaient de percer l'air en amont du
fleuve. Bientôt le _Shannon _apparut au détour d'un coude de la
rive droite, un demi-mille au-dessus de Picolata. D'épaisses
volutes, s'échappant de ses deux cheminées, couronnaient les
grands arbres que le vent de mer agitait sur la rive opposée. Sa
masse mouvante grossissait rapidement. La marée venait de
renverser. Le courant de flot, qui avait retardé sa descente
depuis trois ou quatre heures, la favorisait maintenant en
ramenant les eaux du Saint-John vers son embouchure.

Enfin la cloche se fit entendre. Les roues, contrebattant la
surface du fleuve, arrêtèrent le _Shannon, _qui vint se ranger
près de l'appontement au rappel de ses amarres.

L'embarquement se fit aussitôt avec une certaine hâte. Un des
groupes passa le premier à bord, sans que l'autre groupe cherchât
à le devancer. Cela tenait, sans doute, à ce que celui-ci
attendait un ou plusieurs passagers en retard, qui risquaient de
manquer le bateau, car deux ou trois hommes s'en détachèrent pour
aller jusqu'au quai de Picolata, en un point où débouche la route
de Saint-Augustine. De là, ils regardaient dans la direction de
l'est, en gens visiblement impatientés.

Et ce n'était pas sans raison, car le capitaine du _Shannon,
_posté sur la passerelle, criait:

«Embarquez! Embarquez!

-- Encore quelques minutes, répondit l'un des individus du second
groupe, qui était resté sur l'appontement.

-- Je ne puis attendre, messieurs.

-- Quelques minutes!

-- Non! Pas une seule!

-- Rien qu'un instant!

-- Impossible! La marée descend, et je risquerais de ne plus
trouver assez d'eau sur la barre de Jacksonville!

-- Et, d'ailleurs, dit un des voyageurs, il n'y a aucune raison
pour que nous nous soumettions au caprice des retardataires!»

Celui qui avait fait cette observation était au nombre des
personnes du premier groupe, installées déjà sur le rouffle de
l'arrière du _Shannon._

«C'est mon avis, monsieur Burbank, répondit le capitaine. Le
service avant tout... Allons, messieurs, embarquez, ou je vais
donner l'ordre de larguer les amarres!»

Déjà les mariniers se préparaient à repousser le steam-boat au
large de l'appontement, pendant que des jets sonores s'échappaient
du sifflet à vapeur. Un cri arrêta la manoeuvre.

«Voilà Texar!... Voilà Texar!»

Une voiture, lancée à fond de train, venait d'apparaître au
tournant du quai de Picolata. Les quatre mules, qui composaient
l'attelage, s'arrêtèrent à la coupée de l'appontement. Un homme en
descendit. Ceux de ses compagnons, qui étaient allés jusqu'à la
route, le rejoignirent en courant. Puis, tous s'embarquèrent.

Title:Nord contre sudFormat:Kobo ebookPublished:December 9, 2015Publisher:Consumer Oriented Ebooks PublisherLanguage:French

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ISBN:9990051294712

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