Réparation by EUGÉNIE PRADEZ

Réparation

byEUGÉNIE PRADEZ

Kobo ebook | January 21, 2014 | French

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Deux heures sonnaient à l’horloge du vestibule. M. du Plex tira sa montre et, le front traversé d’un pli mécontent, la regarda avec ostentation.

Le repas était terminé depuis plus de dix minutes, et contre toutes les règles de la maison, règles qu’il ne transgressait jamais, le jeune garçon assis à côté de Mme du Plex s’oubliait à table. Le geste expressif du maître de la maison le réveilla en sursaut. Il se leva, avala debout un grand verre d’eau resté intact devant son couvert, bredouilla quelques mots indistincts et se sauva en courant.

C’était la première fois, depuis qu’il habitait sous le toit de M. du Plex, qu’il laissait, sans s’en apercevoir, passer l’heure de s’échapper. D’ordinaire, il attendait avec impatience la minute de délivrance où, sans éveiller d’observation étonnée, il pouvait se faufiler dehors et prendre, à travers la campagne plate, tantôt féconde et fleurie, tantôt inerte sous la neige, le chemin de la ville.

Dès qu’il eut franchi le seuil de la maison, il se mit à courir à toutes jambes. Presque une lieue le séparait de son but, et pour atteindre le collège avant la fermeture des portes, il n’avait plus une minute à perdre. Il courut sans reprendre haleine jusqu’à ce que le bâtiment aux murs massifs l’eût englouti dans ses flancs.

Dans la chambre à manger où M. et Mme du Plex étaient restés seuls vis-à-vis l’un de l’autre, un silence avait suivi la disparition de l’enfant. M. du Plex le rompit enfin brusquement :

— Quel âge a-t-il au juste, ce garçon ? Depuis qu’il est ici, il n’a pas grandi d’une ligne. On lui donnerait à peine douze ans.

— Il en aura seize dans quelques mois, répondit Mme du Plex brièvement.

Et ses yeux bruns, inquiets, errèrent sur les tableaux accrochés à la paroi en face d’elle. Au milieu de toiles de petites dimensions, d’aquarelles et d’estampes grises, un portrait de femme, peint à l’huile, souriait d’un air de commisération pâle et discrète.

M. du Plex continua :

— Est-ce que je me trompe ? ne m’avez-vous pas dit un jour que vous n’avez jamais vu la mère ?

— Non, jamais.

— On ne sait pas même quelle sorte de sang coule dans ses veines, à cet enfant. Il est là comme une énigme vivante dont le mot est perdu.

Il caressa un instant la barbe drue et noire qui encadrait son visage d’homme sanguin, puis il poursuivit :

— Je suis fâché de vous le dire si crûment, Germaine, mais ce garnement me déplaît tous les jours davantage. Il a une façon d’épier nos paroles qui est tout à fait déplacée. Avez-vous remarqué comme il m’avalait des yeux quand j’ai parlé de l’arrivée d’Isabelle ? Il serait encore ici, la bouche ouverte à nous écouter, si je n’avais pris soin de l’avertir.

Mme du Plex hésita. Le coude sur la table, le menton appuyé sur la main, elle réfléchissait. Son visage régulier et fin de brunette trahissait de l’incertitude, de l’anxiété même. Elle répondit enfin, sans élan :

— Lucien est bien seul ici, et le retour d’Isabelle est un gros événement pour lui.

— Comment, bien seul ? Est-ce qu’il faudrait à votre avis l’entourer d’une cour, le dorloter comme un fils de roi, quand on ne sait pas même quel est le sang qui remplit ses veines ? Est-ce à cela qu’il prétend, par hasard ?

— Il ne prétend à rien du tout, Philippe. Vous le savez aussi bien que moi.

La jeune femme se leva avec ennui. Son mari l’imita. La journée était chaude, étouffante. On touchait à la canicule, et par les deux fenêtres ouvertes, donnant en plein sur la campagne, on voyait déjà jaunir les moissons. Le paysage était plat ; sans un pli de terrain, sans une ondulation, il déployait jusqu’à l’horizon l’immense étendue triste des plaines maritimes. En effet, bien qu’à cette distance la mer fût invisible et restât inoffensive pour la culture des terres, on devinait son voisinage à l’aspect uniforme du pays, à la pâleur éteinte du soleil, à l’absence de toute forêt. Ici et là des silhouettes mornes de moulins à vent immobiles, étendaient de longs bras noirs, décharnés et inactifs.

M. du Plex s’était dirigé vers la porte, mais, arrivé sur le seuil, il revint sur ses pas et dit :

— Je vous serais obligé, Germaine, de faire comprendre à Lucien que le retour d’Isabelle ne changera rien à sa vie chez moi. Il n’est pas du tout nécessaire qu’il s’occupe d’elle, ni elle de lui. Il vaut mieux lui expliquer les choses à temps, pour éviter des conflits inutiles.

Title:RéparationFormat:Kobo ebookPublished:January 21, 2014Publisher:GILBERT TEROLLanguage:French

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ISBN:9990034373052

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