Terres Lorraines by EMILE MOSELLY

Terres Lorraines

byEMILE MOSELLY

Kobo ebook | January 27, 2014 | French

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Dominique gravit lentement la côte.

La maison était toujours là, au bord de la route, seulement un peu plus affaissée sous le poids de sa toiture, offrant aux vents desséchants et aux pluies sa façade ventrue, maculée de traînées grisâtres, où s’ouvraient des lézardes, pareilles à des blessures. La borne adossée à l’angle du mur pour le garantir du choc des voitures qui passaient, était un peu plus rongée de mousse et, dans la treille jaunie qui garnissait la fenêtre, quelques feuilles desséchées frissonnaient.

Et l’immense douleur qui pesait sur l’âme du vieux, depuis que Pierre était parti, s’allégea un peu, faisant place à une sorte de satisfaction triste, quand il revit le coin de terre où il avait vécu.

Mais une vision soudaine, effrayante comme une hallucination, lui montra Pierre tout enfant, alors qu’il courait dans le jardin, cognant sa tête aux branches basses des pruniers. La vue des arbres et des murs familiers lui emplit le cœur d’une nouvelle amertume.

Il se décida à entrer. Le vieux Guillaume s’empressa, tandis que le toc-toc de sa jambe de bois sonnait dans le silence de la cuisine. Il n’osait pas interroger Dominique, lui demander pourquoi Pierre n’était pas de retour ; il soupçonnait, à son affaissement, qu’il s’était passé quelque chose.

Soudain on entendit grincer la barrière de bois qui fermait le jardinet, le gravier des allées cria sous des pas légers, et Marthe parut, rieuse de plaisir, toute rose et toute essoufflée par sa course, car elle avait aperçu la silhouette du vieux pêcheur, longeant les buissons d’aubépine.

Une stupeur la prit à la vue des deux vieillards silencieux. Si lamentable était l’attitude de Dominique, qu’elle devina aussitôt qu’un grand malheur était arrivé.

Le vieux eut un accès de franchise brutale, estimant sans doute qu’il avait assez longtemps porté ce fardeau de douleur à lui tout seul :

— Le gueux est parti avec une fille des bateaux. Il ne reviendra jamais. Je ne veux plus en entendre parler…

Il n’avait pas achevé sa phrase, qu’il la regrettait déjà. Il voulut courir après elle, la rattraper, lui dire quelques bonnes paroles, mais elle était déjà au bas de la côte.

Elle ne savait plus rien, elle ne sentait rien, elle ne voyait rien, n’ayant plus rien en elle de vivant que cette affreuse certitude, que le déchirement de cette douleur, qui d’instant en instant devenait plus lancinant et plus exaspéré. Dans un affolement de tout son être, elle se mit à fuir devant elle, au hasard des chemins, talonnée par la douloureuse obsession qui, derrière elle, se dressait, hurlante.

Elle fuyait comme une bête qui se sent frappée à mort, au hasard des chemins pierreux, et parfois, toute égarée, prenait des raccourcis dans les friches et les landes incultes. Elle ne sentait pas la morsure des ronces qui faisaient saigner sa chair et, quand elle mettait le pied au creux des sillons, elle trébuchait et chancelait, comme une personne ivre. Alors elle portait la main à ses tempes et, jetant autour d’elle un regard de dément, elle répétait machinalement : Que faire ? mon Dieu ! que faire ?

Un coin, elle cherchait un coin d’ombre, pour se blottir dans les feuilles sèches et y mourir longuement.

Des paysans qui passaient dans un sentier, et s’apprêtaient à lui dire le bonjour habituel, s’arrêtèrent interdits, à l’aspect de son visage convulsé, de sa face morte et douloureuse. Et ils tournèrent la tête, la suivant curieusement des yeux, se demandant ce qui lui était arrivé.

Quelque chose se tordait au fond de ses entrailles, et il lui semblait que si elle avait pu pleurer, cela du moins l’aurait soulagée ; mais ses yeux restaient secs, brûlants de larmes qui ne s’épanchaient pas. Aucune jalousie du reste, ni révolte, ni mouvement de haine. Rien que le vaste sentiment de la douleur qui, envahissant tout son être, se confondait avec lui.

Des flammes fulgurantes passaient devant ses yeux, et il lui semblait que tout allait finir, que le monde, les arbres, l’astre clair allaient s’abîmer, eux aussi, dans la catastrophe, où son misérable bonheur avait sombré.

Elle tomba, elle s’écroula plutôt au creux d’un sillon, sous un fourré d’aubépines ; alors elle resta là, les mains sur les yeux, pour ne plus rien voir, la face abîmée contre la terre, pareille à une loque grisâtre, dont la couleur se confondait avec l’argile. Seulement de temps à autre un mouvement convulsif parcourait cette chose, inerte et frissonnante ; parfois elle poussait un grand cri, un cri de bête aux abois qui montait dans la solitude.

Title:Terres LorrainesFormat:Kobo ebookPublished:January 27, 2014Publisher:GILBERT TEROLLanguage:French

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ISBN:9990035504325

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