Un homme d'affaires by PAUL BOURGET

Un homme d'affaires

byPAUL BOURGET

Kobo ebook | January 26, 2014 | French

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Le lendemain du jour où s’étaient échangés ces propos, — que l’on pourrait qualifier de propos de digestion, comme les visites, — quatre des personnes qui en avaient été l’objet se promenaient dans le parc de Malenoue, par une de ces adorables matinées comme en ont les beaux octobres de l’Ile-de-France. Une atmosphère à la fois transparente et floconneuse, humide et veloutée, enveloppait les quatre élégantes tourelles de briques rouges et les ardoises bleuâtres des toits en poivrière du château, ce bijou de l’époque Henri II unique dans la province, et restauré par Nortier avec un goût infini. Quand les énormes fortunes de Bourse n’auraient que cet avantage de sauver de la ruine définitive les quelques chefs-d’œuvre de notre architecture nationale échappés à l’imbécile vandalisme des « géants de 89 », il faudrait pardonner tous leurs méfaits aux pires loup-cervier de la spéculation. Leur fantaisie de nouveaux-riches, en s’installant dans d’antiques maisons, que leur argent leur permet d’habiter royalement, corrige, du moins sur un point, celui du maintien de ces seigneuriales demeures, la funeste action du Code civil. On sait de reste que le titre premier du troisième livre de ce recueil de nos abus, par son règlement des héritages, est sans doute, entre les erreurs issues des faux dogmes révolutionnaires, la plus meurtrière, la plus perfidement aménagée pour empêcher en France toute œuvre durable de création et de conservation. Quelle fortune patrimoniale résiste au partage forcé, et comment, sans opulence, préserver ces magnifiques habitations que les bienfaisantes substitutions d’autrefois nous ont léguées, comme des témoins d’un âge où les familles trouvaient, dans la plus sage des coutumes et la plus sociale, le secret de durer ? Sur ce point encore, l’aristocratie d’argent a, de nos jours, pris la place de l’autre, et elle en remplit la fonction. Si un Nortier ne s’était pas rencontré pour avoir envie de Malenoue, les briques des tourelles se seraient déjà abîmées dans les douves, des cochons grogneraient dans la cour du château, transformé en ferme dans ses portions solides. Les hêtres séculaires du parc auraient été coupés, les pièces d’eau, où les cygnes glissent si noblement en hérissant les plumes de leurs ailes, auraient été desséchées. Ces deux cents hectares de bois auraient été morcelés en un millier de champs de luzerne et de pommes de terre. Tout ce vallon, auquel la pauvreté du sol a fait donner jadis ce surnom de Malenoue, — du vieux mot patois « noue », la « nava » des Espagnols, qui signifie prairie, — offrirait le triste spectacle d’une culture mercenaire et de maigre rapport, au lieu qu’il forme autour du précieux manoir la plus délicieuse oasis, en été de fraîcheurs ombreuses et vertes, en automne de splendeurs pourprées et dorées. J’ai dit que deux couples en parcouraient les allées par cette tiède matinée d’octobre. C’était Mme Nortier et son toujours fidèle ami San Giobbe d’une part, Béatrice Nortier de l’autre et son fiancé en espérance, Gabriel Clamand, ceux-ci à cinquante pas en avant, et tous les quatre se laissaient, pour des raisons différentes, gagner par la poésie de l’endroit, à cet instant miraculeux. Un doux silence, un de ces silences où il y a de la langueur et de l’attente, emplissait cette nature, à la veille d’entrer dans l’agonie glacée de l’hiver. Les oiseaux se taisaient. Pas un souffle de brise ne remuait les ramures immobiles des arbres. Les feuilles tombées, encore détrempées de la rosée de la nuit, feutraient l’allée d’un épais tapis, au lieu de crier sous les pieds. De place en place un coq-faisan, dérangé par l’approche des promeneurs, courait dans une clairière, pour gagner le sous-bois. On voyait bouger ses pattes agiles, son corps brun, les plumes de sa longue queue. C’était le seul signe de vie qui animât le vaste parc, quoique les promeneurs se tinssent dans la portion toute voisine du château et à portée de la cloche du déjeuner, — il était onze heures passées, — pour éviter à San Giobbe une marche trop longue et un retour trop rapide. Même en cheminant bien doucement, le malade était parfois obligé de s’arrêter, à cause des palpitations trop fortes de son cœur. Mais, comme s’il eût puisé un renouveau de forces dans l’air frais de cette matinée, ses arrêts étaient moins fréquents que d’habitude. Un rayonnement éclairait la profonde pâleur de son visage, où l’indestructible noblesse de la race lombarde se reconnaissait, malgré l’altération des traits vieillis. Une lueur de joie brillait dans ses prunelles noires, prises aujourd’hui entre les pochettes enflées des paupières. Un sourire découvrait ses blanches dents, restées intactes sous la moustache toute grise du sexagénaire. Pour quelques instants il oubliait la pire douleur de sa maladie, cette constante humiliation dans sa chair, cette nécessité de surveiller ses moindres mouvements, lui qui avait été, des années durant, un artiste en adresse et en sveltesse, si orgueilleux de sa force, et, maintenant, à chaque minute, à chaque seconde, il rencontrait la limite de cette force, détruite par cette mystérieuse affection de son pauvre cœur comme décroché, comme arrêté, presque affolé pour la montée d’un escalier, pour un geste brusque, pour une parole prononcée à voix trop haute. Par ce lumineux et doux matin, il ne pensait pas à cette misère, et sa compagne de promenade, son amie de ses années de jeunesse, demeurée l’amie de ses années d’infirmité, la jolie Madeleine Nortier d’autrefois, ne pensait pas non plus à ce qui faisait son humiliation constante à elle : cette perte de sa beauté, qu’elle n’acceptait pas !

Et son acharnée défense contre l’âge aboutissait seulement à lui donner cet aspect falot et presque sinistre de tant de coquettes surannées. Elle avait eu la grâce frêle et svelte d’une figurine de Saxe, et, malgré des héroïsmes de régime, elle n’était plus qu’une boulotte sanglée. L’or adorable de ses cheveux tournait à 1 étoupe jaunie. Un or d’une autre qualité, beaucoup moins adorable, brillait dans son sourire, au coin de plusieurs de ses dents. La magie des voilettes blanches les plus savamment choisies n’empêchait pas que l’on ne devinât les innombrables rides qui plissaient son visage de blonde au teint fragile et que le temps avait comme délavé, comme fripé.

Title:Un homme d'affairesFormat:Kobo ebookPublished:January 26, 2014Publisher:GILBERT TEROLLanguage:French

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ISBN:9990035424814

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