Amica America by JEAN GIRAUDOUX

Amica America

byJEAN GIRAUDOUX

Kobo ebook | January 23, 2014 | French

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Vous me regardiez, vous en étiez certaine, pour la dernière fois ; moi j’étais sûr de vous revoir. Le quart d’heure infini qui nous restait je le secouais au hasard, comme on secoue un sablier ; dans votre cœur un coup sec abattait les pauvres minutes comme à l’horloge de la gare… parfois vous ressentiez les secondes et vous fermiez les yeux. Pour vous j’étais, réuni à mes bagages, tout ce que j’ai jamais été, un ancien inconnu, un homme, un amour à son terme, fantôme je n’étais plus ; moi je voyais de doux trésors, des yeux bleus, des mains. Êtres à taille, à âme d’échelle soudain différente, nous ne pouvions trouver de paroles sensées, de pensées communes qu’en ajustant l’un en face de l’autre nos visages… Alors heureusement arrivèrent celles de nos amies qui prétendent n’aller jamais aux gares, qui vous prirent entre elles deux, quand le train fut parti, et, soutenant vos coudes, vous firent marcher toute la nuit sans arrêt, comme on l’ordonne aux Indes pour ceux qu’a piqués le cobra. Les hommes d’équipe, les contrôleurs, devinant cet argent et cet or qui jaillissent d’eux-mêmes autour des vrais départs, accomplissaient tendrement leur œuvre, volaient sur moi, pour les installer, ma canne, mon manteau, mon chapeau, puis mettaient leur franc dans leur bouche comme s’ils allaient eux aussi partir, mourir. Mais tu ne pensais pas à ma mort, tu semblais croire que je prenais, dans ma méchanceté, un autre moyen de quitter ce monde, un trottoir roulant plus rapide que le tien, et, obstinée, tu ralentissais même tes derniers gestes. Tu étais dure, et triste, et cruelle comme si j’allais devenir un autre homme : un ingénieur, et toujours parler, et avoir des moustaches ; un saint, et ne plus être libre l’après-midi ; un enfant, et boire en amont de toutes tes sources. Aujourd’hui la pensée me vient que j’ai encore ton âge, je défaille de dévouement et de plaisir.

Aujourd’hui… je suis étendu au centre d’un grand cirque de montagnes. Quand je me lève et me tiens debout, j’en deviens le pivot même. Comme on me le recommandait à l’école, j’ai mis le soleil à ma gauche, pour que la lumière soit meilleure, et je vous écris. Le lac au-dessous de moi supporte des îles légères, et les sapins des radeaux détruits par l’hiver vont à la dérive. Des oiseaux mouches forent trop vite les fleurs des pommiers, touchent le bois dur, blessés repartent. Pour les dindons de la ferme aux pattes malades, race dégénérée, Mrs Green passe à la graisse les branches de l’arbre perchoir. Une grive rouge m’effleure, une brise s’élève. Comme un poète qui songe, près de qui se pose un oiseau, qui s’émeut de voir tomber là, parfaite, la pensée qu’il cherchait en lui, un amour tendre et doux, au lieu de souffler en moi, soulève cette page, m’évente avec amour. Dans les hangars cachés par les roseaux les fermiers essayent les moteurs des canots qu’on sortira pour les maîtres le mois prochain. Mrs Green bat pour moi un couvre-pied rose, car mon lit finit au-dessous de la fenêtre et je vois, le matin, sous le drap, mes pieds ensoleillés, mais j’ai froid. Au fond des criques où flottent les sapins coupés, les ouvriers marchent de l’un à l’autre en sifflant des danses nègres qui feraient chavirer tout autre. J’envie leur équilibre, je me sens tout guindé d’avoir un lac et un soleil à gauche, et rien à droite.

Où je suis ? Je suis dans un pays que je reconnais énorme, à l’instant même, à ce que les guêpes sont trois fois plus grosses qu’en Europe. Je suis au milieu du New-Hampshire, qui voit l’uniforme bleu ciel pour la première fois, qui croit que j’en ai choisi la couleur moi-même, qui me croit donc sensible, généreux. Le régiment de Harvard a une semaine d’examens et je me repose. L’auto a quitté Boston lundi, le matin, à l’heure où dans les faubourgs, sur de hauts souliers taillés de biais, vêtues de robes en foulard de soie, décolletées et appuyées contre le vent, les dactylographes montent dans les tramways sans toucher les barres d’appui, soucieuses de leurs mains, et les sténographes toutes droites, soucieuses de leurs têtes. Sur les perrons, des Irlandaises à nattes brunes vous passaient toute douce, par leurs yeux bleus, cette pensée terrible qu’elles ont eu la nuit. Nous suivions la route bordée par les ormes de Washington, bien vieux, réparés, le tronc comblé du ciment qui fait là-bas les statues ; et l’immortalité, à défaut de sève, gagnait déjà les hautes branches. Les lacs, de plus en plus purs à mesure que nous montions, détenaient l’eau des quartiers de plus en plus riches de Boston, et venait enfin le lac tout bleu, tout rond, qui alimente Beacon Street.

Title:Amica AmericaFormat:Kobo ebookPublished:January 23, 2014Publisher:GILBERT TEROLLanguage:French

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ISBN:9990034712912

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