Vieilles gens et vieilles choses by Amélie Gex

Vieilles gens et vieilles choses

byAmélie Gex

Kobo ebook | March 5, 2015 | French

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Extrait : « Ah ! la belle vogue que celle de la Saint-Barthélemy, il y a trente ans ! Une si belle vogue qu’elle aurait pu lutter de gaîté, d’entrain et de bruit avec les plus fameuses kermesses du pays flamand. Comme toutes les fêtes populaires, celle-ci avait sa légende. On racontait que deux de nos rois avaient voulu jadis visiter Bassens, ce jour-là. D’abord Victor-Emmanuel Ier, en 1817, puis Charles-Félix plus tard. Le peuple gardait souvenir de ces deux dates, de la dernière surtout, grâce à une anecdote restée dans la mémoire des villageois. Un des vieux du pays, enhardi par l’air bienveillant du roi, s’était approché du monarque, et tout en s’informant de la santé royale, avait fait dans son patois cette remarque insolite à sa très-gracieuse majesté : « Sire le rêy, vo-s-ai bien fé de n’amena pas v’tra fenna diên v’tron viazo, car le fenne, mêy d’y sé bin y est to d’long on fottù êmbiarro » (Sire le Roi, vous avez bien fait de n’amener pas votre femme dans votre voyage, car les femmes, moi je le sais bien, c’est toujours un fameux embarras.). Donc, Bassens était en fête : la foule endimanchée emplissait les chemins de rires et de chansons. Le pré de vogue, entouré de tentes blanches faites avec des pieux et des draps de lit, était en outre couvert de groupes de promeneurs venus de la ville et des communes environnantes. Aux deux extrémités du verger immense, sous de larges pommiers branchus, des violons criards et des tambours d’occasion, marquaient la mesure aux danseurs qui avaient quitté veste et gilet pour être plus à l’aise.

Toute cette jeunesse s’en donnait à cœur joie ; mais le couple le plus admiré, celui qui, au dire des connaisseurs, s’en tirait le mieux et avec le plus de grâce, c’étaient nos amoureux, Marianne et Lallò.

Aucun souvenir de la scène du matin ne paraissait troubler la quiétude des deux jeunes gens. Marianne resplendissait dans sa toilette fraîche et gracieuse ; Lallò paraissait oublier tout ce qui l’entourait pour le bonheur de passer le bras autour de la taille de la belle jeune fille.

Nous allions, nous, d’un groupe à l’autre, ouvrant de grands yeux devant les étalages de sifflets d’un sou, admirant les tours de force des saltimbanques invitant les badauds à entrer dans leur baraque branlante, et grignotant à belles dents les vogues et les chéretons (gâteaux safranés) que l’on nous avait achetés en arrivant.

Au bout de quelques heures de ce plaisir fait de vacarme et de mouvement, les promeneurs devinrent plus rares ; chacun songeait au retour. Nous dûmes partir les premiers, bien à regret, et non sans nous être fait prier longtemps. L’autorité maternelle nous contraignit, en fin de compte, à reprendre le chemin du Chaffard, où nous arrivâmes à la grande nuit, dormant d’un œil et tirant d’une jambe, la tête bourdonnante encore de musique, de cris, de rires et de chansons.

Bientôt après, nous dormions tous sans entendre la voix lointaine des vogueurs attardés sur les grandes routes, chantant quelques-unes de ces complaintes dont le rythme triste et doux s’harmonisait avec le silence et le recueillement d’une nuit d’été.

Les deux semaines qui suivirent ce dimanche-là, se passèrent sans incidents. L’ouvrage pressait; la fin de la moisson, très en retard cette année-là, et le fauchage des regains occupaient tous les bras. C’était un grand entrain à la ferme et partout.

Comme nous aimions ces temps de moisson et de fenaison ! Partis, dès le matin, avec une troupe quelconque d’ouvriers, choisissant de préférence la plus nombreuse, nous écoutions avec un plaisir indicible les contes, les chansons, les mille cancans bavards des travailleurs insouciants. C’était là que se répandaient tous les bruits, toutes les médisances, les nouvelles du canton ; chacun apportait sa part de réflexions malignes, et les rires payaient amplement la peine des conteurs.

Puis, le dîner sous les arbres, au bord des champs d’épis mûrs, l’eau que l’on allait puiser à la fontaine, les mets que l’on se partageait sans façons, le bon sommeil que l’on faisait pendant les chaudes heures du jour, sur les gerbes empilées ou sur les tas de foin odorant, tout cela nous enchantait nous petits citadins habitués à la réserve et à la contrainte d’une éducation plus élevée.

Ce fut dans une de ces réunions de bonnes langues que nous apprîmes les motifs de l’altercation qui avait eu lieu entre Lallò et ses parents : il s’agissait, en effet, d’une fantaisie de coquetterie de Marianne.

Sachant que son cousin devait aller à la ville, le dimanche matin, pour des commissions pressées, elle l’avait chargé de lui rapporter une coiffe neuve commandée en vue de la vogue, où elle se promettait de briller au bras du beau garçon. Cette coiffe, elle l’avait rêvée bien belle, bien riche, capable de faire rager Marie Guédioz et Rosalie Vitton, capable d’exciter la sainte colère de la prieure et l’envie de toutes ses compagnes. Aussi était-ce un secret que cette commande. Lallò seul devait être mis dans la confidence, car seul, il avait assez d’amour pour pardonner cette faiblesse. Donc, c’était entendu : son cousin laisserait partir Fanny avec le pain bénit, et s’en irait bien en cachette chez la marchande, laquelle avait juré solennellement que tout serait prêt à l’heure.

Mais on sait ce qu’est un serment de modiste. Quand Lallò vint lui réclamer la coiffe promise, c’est à peine si elle l’avait commencée.

L’amoureux, sachant ce qui l’attendait au retour s’il arrivait les mains vides, déclara qu’il ne partirait pas sans avoir le bonnet. Bien lui en prit : une heure après, il repassait au pas de course le pont de la Garatte en emportant le précieux paquet. Mais le temps s’était écoulé, et Marianne n’avait pu se rendre à la messe ce jour-là.

Après l’événement, étaient venus les commentaires. Toutes celles que la toilette du « Quinsonnet » avait éblouies ou écrasées, ne tarissaient pas de propos malveillants : – Le bon Dieu ne pouvait point bénir une fille qui avait le cœur de danser un jour où elle avait manqué aux offices… Et on verrait bien…, et cela ne finirait pas ainsi…

Enfin, tout le monde la déchirait à belles dents. »

Title:Vieilles gens et vieilles chosesFormat:Kobo ebookPublished:March 5, 2015Publisher:MathesonLanguage:French

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